NOTE DE L’AUTEUR

Royaume de France. 1596. Depuis déjà plusieurs décennies, les papes successifs dirigent la plus grande charge de tous les temps contre une partie de leurs propres sujets : la chasse à la sorcellerie bat son plein. De partout, les juges inquisiteurs et religieux s’acharnent à débusquer le malin dans ses derniers retranchements. Un système de délation basé sur la torture, une peur viscérale en l’Église romaine et les actions de quelques meneurs de foules sadiques provoqueront l’irréparable. Des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants éclaireront de leurs flammes des régions si éloignées que même Dieu les avait oubliés. Pourtant, à ce moment précis de l’histoire, les humains ont plus que leur comble de préoccupations : la peste emporte des villages entiers sur son passage.

La famine des hommes et des animaux, des dizaines de maladies incomprises ou mal soignées et la brièveté de l’existence commandaient au commun des mortels de croire en Dieu et de n’avoir qu’un seul et unique ennemi : le Diable.

Si ce monstre avait vécu, pendant combien d’années pourrait-il influencer le futur? Dix ans? Cent ans? Quatre cents ans?… Nul ne sait en réalité. À moins qu’une histoire ne le raconte…

 

I

 

Pour chaque village du monde, il y a des histoires à raconter…

L’été 1596 était chaud et sec.

Pierre Boyer ressentit une douleur étrange à la jambe. Il se redressa et s’appuya sur son râteau. Au loin, il admira les vagues que provoquait le vent sur son champ de blé.

À trois cents mètres, sa femme, Anne, et la dernière de ses enfants, Catherine, étaient occupées à étendre les vêtements qu’elles venaient de laver sur une corde. Autour, n’était visible qu’une plaine entrecoupée de clôtures faites de vieux poteaux gris et tristes.

En contrebas de la maison de pierres qu’il avait lui-même construite, le village de Mercier était encore endormi, comme tous les samedis à cette heure matinale.

Mercier comptait à peine deux cents citoyens. La fierté des gens se trouvait à l’intérieur de chacun : les maisonnettes de bois et de boue séchée mêlés à de la paille, et les toits de roseaux ou de seigle jaune trahissaient une pauvreté certaine. Beaucoup étaient obligés de cohabiter avec leurs animaux, profitant ainsi de leur chaleur pour se réchauffer durant les nuits froides. Isolé par une succession de montagnes et de monts, Mercier possédait toutefois toutes les infrastructures nécessaires à la bonne marche d’une communauté. Il y avait la grande habitation commune où demeurait le chef du lieu et sa famille, un petit marché public où travaillaient les artisans locaux, un forgeron, deux minuscules écoles et surtout, une paix et une harmonie entre les habitants qui ne se démentait pas. Comme tous les villages dignes de ce nom, le point central du hameau était l’église. Construite en bois, elle pouvait accueillir la totalité des résidents dans un inconfort certain. Personne n’osait se plaindre de quoi que ce soit. La vie était difficile pour tout le monde, religieux inclus.

Pierre Boyer grimaça. Il releva son pantalon, faisant apparaître son mollet. Il fut intrigué par ce qu’il vit. Juste derrière sa jambe, un nerf sautillait sous sa peau, formant un creux de trois ou quatre centimètres de long par deux de large. Il se pencha et approcha sa main brunie par le soleil vers l’endroit douloureux. En sueur et avec crainte, il tâta du doigt. Mon Dieu, non… pas encore…

Yeux exorbités, il fixait, incrédule, la source du mal. Pas de doute, le monstre était de retour. Il se redressa juste assez pour regarder en direction de sa maison. Il s’était beaucoup distancé du reste de sa famille. Je suis trop loin. Je suis vraiment trop loin. Boyer desserra ses doigts d’autour du râteau. Celui-ci s’affala sur le sol. Je dois courir. Malgré la panique, il fixa le grand drap blanc qu’Anne était en train d’étendre sur la corde et le choisit comme objectif à atteindre… absolument. Ne quittant pas cette tache blanche, il entreprit sa course. À chaque pas, il boitait un peu plus. Après quelques mètres seulement, il sentit une douleur sourde lui monter à la tête. NON… pas ça… pas ça!

Il n’avait parcouru que le tiers de la distance qu’il disparut dans le blé en se tordant de mal.

— Au secours! Ça recommence! hurla-t-il de toutes ses forces.

Couché sur le dos et paralysé par la peur, il n’entendait que le bruit des tiges s’entrechoquant l’une à l’autre. La fraîcheur matinale le fit frissonner. Comme pour ajouter à son isolement au milieu de sa propre terre, le vent redoubla d’ardeur, poussant au loin ses cris de désespoir.

— Anne! Anne!

Après plusieurs longues secondes, la douleur diminua enfin. Pas beaucoup, mais juste assez pour que son cerveau puisse se remettre à tourner. Il n’osait bouger, de crainte de ranimer la chose. Ses lamentations ne servaient à rien et il en était conscient. Il s’accrocha à l’espoir qu’une fois encore il allait s’en sortir, mais cette fois, il en douta sérieusement. Chaque crise était plus violente que la précédente, et la dernière fois, il y était presque resté.

À sa vue, un ciel bleu magnifique. Il ne pouvait croire qu’il allait abandonner ainsi sa femme et ses enfants. Tant d’années à se bâtir une vie, pour mourir d’un mal qu’il ne pouvait ni comprendre ni contrôler. Si seulement je savais pourquoi…

Égaré dans ses pensées, il oublia que la douleur l’avait maintenant quittée. Il mit un certain temps avant de le réaliser. Je vais tenter le coup, allez mon vieux, profite de ta chance. Il se releva une autre fois.

Une bourrasque s’engouffra dans le drap qu’Anne venait d’accrocher. Encore gorgé d’eau, il cassa la corde, laissant tout tomber dans le sable. Anne poussa un juron et remit à la hâte dans un seau de fer rouillé la chemise de lin rouge qu’elle s’apprêtait à étendre. Ses cheveux blonds et courts volaient en tout sens.

Par moment, Anne regrettait presque sa vie de prostituée à Paris. Ce n’était pas la joie, loin de là, mais au moins, elle mangeait tous les jours et ne manquait de rien. On aura beau dire, les petits luxes sont parfois agréables. Elle et Pierre s’étaient rencontrés par hasard. Il n’avait même pas été un client. Pierre était un homme trop bien pour cela. Ce jeune et grand gaillard était à Paris pour régler une affaire, disait-il. Le pauvre s’était perdu dans les ruelles et il lui avait demandé son chemin pendant qu’elle travaillait. Cela l’avait amusé, car elle avait vu tout de suite que ce pauvre diable ne comprenait rien à la vie des grandes villes, et qu’il ne se doutait même pas de ce qu’elle était en train de faire. C’était peut-être cette naïveté qui l’avait séduite immédiatement, et c’était aussi pour cela qu’elle lui avait offert de l’accompagner jusqu’à un point où il pourrait facilement s’y retrouver. Elle ne lui avait jamais dit, mais elle avait prolongé inutilement le parcours, question de discuter un peu plus. En route, Pierre lui avait tellement vanté son petit village qu’elle avait fini par se dire qu’un changement de vie ne lui ferait que du bien, et que Dieu n’avait pas mis cet homme sur son chemin sans raison. La suite appartient à l’histoire. Elle avait quitté Paris sans regrets, du moins pas au début. Depuis, elle était au bras de celui qui était maintenant son mari. Cela semblait faire si longtemps…

En pleine tempête de vent, Anne et Catherine étaient à récupérer les vêtements encore accrochés qui se balançaient dans la terre jaune lorsqu’un claquement sec les fit sursauter. Elles se retournèrent et constatèrent, horrifiées, que la porte d’entrée de la maison s’était ouverte et détachée de ses gonds. Elles eurent tout juste le temps de l’éviter lorsqu’elle vola en tournoyant directement sur elles. Heureusement, elle termina sa course un peu plus loin.

Paniquée, Anne regarda en direction du champ où travaillait son mari quelques secondes plus tôt. Elle ne vit que le blé et un nuage de sable fin qui se dirigeaient vers elles. Sans doute s’est-il couché par terre pour ne pas être aveuglé…

— Catherine! Aide-moi à remettre cette porte à sa place! dit-elle en luttant contre le vent.

— D’accord! hurla Catherine avec peine, le souffle coupé.

Anne jeta un œil furtif vers le village. Elle constata qu’il ne s’y passait rien de particulier. Surprise, elle regarda du côté de la mairie et vit que le drapeau bleu et blanc du petit édifice n’était pas agité par la tempête. Comment est-ce possible?

Partout, les maisons se réveillaient dans leur habituelle tranquillité. À peine quelques cheminées avaient commencé à émettre la première fumée des feux qui chassaient l’humidité matinale.

Les deux femmes se ruèrent vers la porte et la firent glisser jusqu’au pas de l’embrasure d’où elle s’était détachée. Pendant ce temps, les trois autres enfants de la famille descendirent l’escalier à toute vitesse. Ils avaient été réveillés par le vacarme du vent qui s’engouffrant dans la maison par le trou béant laissé par la porte. À l’intérieur, papier et divers objets légers virevoltaient au hasard des rafales.

Sans dire mot, Pierre junior, Guillaume et Nicolas aidèrent leur mère et leur petite sœur à remettre la porte en place. Pendant l’opération, les bourrasques furent si fortes qu’elle faillit s’envoler de nouveau en direction du chemin. Elle fut enfin refermée avec grande difficulté.

À l’intérieur de la maison, un tapage assourdissant. Chaque bardeau du toit se tordait de douleur sous la pression du vent.

— Que se passe-t-il!? cria Pierre junior à sa mère, paniqué.

Anne, essoufflée, eut peine à parler.

— Une tempête comme je n’en ai jamais vu! Ton père est resté dans le champ. Allez tout de suite le secourir!

Les trois jeunes hommes poussèrent la porte de toute leur force pour sortir. Rien à faire, le vent la maintenait en place. Après plusieurs secondes de lutte, elle céda enfin, au même moment où la tourmente s’arrêta net. Les adolescents culbutèrent à l’extérieur de la maison et se retrouvèrent tous les trois allongés dans la terre, stupéfaits.

Anne sortit à son tour, suivi de la jeune Catherine. La mère de famille observa le village encore une fois. Excepté le bruit des sauterelles, plus un son. Le fort vent avait été remplacé par la même tranquillité que partout autour. Il n’y avait même plus une légère brise.

Les adolescents se relevèrent lentement en se dépoussiérant et en regardant tout autour d’eux. Anne, désemparée, porta son attention sur leur champ, maintenant tout aussi immobile que le reste.

— Pierre… Où est Pierre? cria-t-elle.

Sur ces mots, Anne et ses quatre enfants se précipitèrent en direction du champ. Ils s’arrêtèrent juste avant de pénétrer dans les hautes tiges.

— Où était-il la dernière fois que vous l’avez vu? questionna Pierre junior.

— Je crois qu’il était par là! indiqua Catherine en montrant le fond du champ.

— Mère, demanda Nicolas qui la veille avait fêté son douzième anniversaire, vous croyez qu’il s’agit encore de ces choses dont nous sommes victimes depuis des mois?

Le visage d’Anne s’assombrit. Elle s’approcha de Nicolas et lui donna une gifle retentissante. La marque de chacun de ses doigts resta imprimée sur la joue du garçon. Ayant avalé une bonne quantité de sable pendant la tempête, elle cracha sur le sol et s’essuya la bouche de sa main sale. Ses yeux étaient rageurs.

— Tais-toi! Je ne veux plus jamais que tu reparles de cela. Tu m’as compris? À présent, pars à la recherche de ton père avec les autres!

Les adolescents se dirigèrent, craintifs, vers l’endroit indiqué par Catherine. Les sauterelles s’étaient tues. Le silence, à la limite du supportable. En avançant à travers le champ, chacun appelait Pierre. Une chaleur assommante commençait à se faire sentir.

Anne, à son tour, s’y engouffra. Mon Dieu, faites que ce ne soit pas encore cette malédiction. Je n’en peux plus moi…

Pierre et elle avaient tant travaillé pour en arriver là. La naissance de leur premier enfant, Pierre Junior, avait été le plus beau cadeau de leur vie. Aujourd’hui, avec quatre descendants, sa famille était terminée. Maintenant que Catherine était adolescente, elle pouvait vaquer à d’autres occupations, par exemple la confection d’habits pour tout le monde, en prévision du temps froid, pendant que Catherine préparait le repas du soir. Anne était très fière de Catherine, et avec raison. Celle-ci voulait la suivre dans toutes ses activités et elle serait un jour une femme idéale pour un jeune garçon qui saurait la rendre heureuse.

Anne avança dans le champ à la suite de ses enfants. La peur au ventre, elle redoutait le pire, mais espérait le meilleur…

 

II

Il ne fallut que dix minutes pour retrouver Pierre Boyer. Il gisait, mort. Sa jambe droite avait fait un tour complet sur elle-même. Son visage était méconnaissable. Ses yeux encore ouverts regardaient le ciel avec frayeur, comme s’il avait vu le diable en personne. Sa bouche était déformée, sa mâchoire avait été déplacée vers la gauche, déchirant tous les muscles qui la retenaient à sa tête. Ses doigts et ses mains étaient eux aussi devenus difformes. Le pauvre homme était mort dans des souffrances atroces.

Ce fut Anne qui découvrit le corps de son mari. Aidés par ses enfants en pleurs, ils ramenèrent le malheureux.

Pendant le trajet, seule Catherine resta imperturbable. Par un réflexe d’autodéfense, elle bloqua toute émotion de son être. Ses yeux hagards regardaient droit devant elle, sans rien voir. La relation entre elle et son père avait toujours été très particulière. Elle lui vouait une admiration sans bornes. Pour elle, il était son héros, celui sur qui elle avait en tout temps pu compter. Dans ses jours de grande tristesse, ce n’était pas sa mère, mais bien son paternel qui était son confident. En père aimant, il écoutait. Ses conseils étaient parfois maladroits ou inappropriés, mais Catherine restait attentive. Catherine savait écouter. Ses rêves étaient simples : un époux, une maison, des enfants. Et tout cela le plus près possible de ses parents.

Mais Pierre Boyer ne verrait pas sa progéniture devenir adulte. Il fut installé sur la table centrale et recouverte de la nappe blanche dont ils se servaient pour manger lors des grandes occasions. Anne, courageuse, alla à l’immense banc-coffre et en sortit une vieille bible écrite en latin qu’elle déposa sur la poitrine de son mari. Geste symbolique, puisque ni elle ni ses enfants ne savaient lire cette langue parvenue de l’Italie lointaine. Tous entourèrent le défunt et ils prièrent en cœur pour sauver son âme. Après la petite cérémonie, Pierre junior, qui devenait à partir de ce jour le nouveau chef de famille, avança vers sa mère et lui prit la main. Il la regarda dans les yeux.

— Mère, nous savons pourquoi notre père est mort. Le temps du silence est à présent terminé. Dès aujourd’hui, j’irai voir le curé Chérard pour qu’il nous aide.

— Non, Pierre! Je t’interdis de faire cela! Tu veux vraiment que nous soyons déshonorés à jamais? Déjà qu’il nous sera difficile de survivre sans lui, ne jette pas une seconde malédiction sur nous, je t’en prie!…

Les yeux suppliants d’Anne n’eurent aucun effet sur son fils aîné. Celui-ci joua son rôle. À compter de maintenant, il n’était plus Pierre Junior, mais Pierre, tout simplement.

— Il n’est point question ici de malédiction, mère. Je ne veux pas qu’un autre membre de notre famille subisse le même sort que notre père, voilà tout…

Catherine, Guillaume et Nicolas suivaient la discussion. Catherine était assise sur un tabouret au fond de la pièce. Tout en écoutant son frère, elle regardait son père enveloppé dans le tissu. L’affreuse tempête de vent et l’épreuve terrible qu’elle traversait en ce moment n’avaient pas affecté sa beauté naturelle. Catherine était petite et menue. À dix-sept ans, elle faisait l’envie de tous les jeunes gens du village. Rares étaient les occasions pour un homme du minuscule village de Mercier de pouvoir espérer posséder une si magnifique créature de Dieu. Tellement que celui qui à présent était allongé sur la grande table avait dû, à maintes reprises, repousser les ardeurs de prétendants trop insistants qui venaient sans cesse cogner à sa porte pour demander sa main. Partout dans le village, le tempérament doux, généreux et affable de Catherine faisait sa marque, sans compter que la famille Boyer était l’une des plus aisées du coin. Sans être riches, ils avaient la réputation de ne manquer de rien. À preuve, la maison de pierres qu’ils habitaient était la seule du genre à des lieux à la ronde.

Mettant une fois de plus son fort caractère à contribution, Pierre haussa le ton.

— Je ne veux plus discuter de cela! Je vais aller visiter le curé Chérard ce matin pour lui annoncer la nouvelle de la mort de notre père. Ensuite, je lui parlerai de la dernière année que nous avons vécu, c’est tout!

Anne pensa protester. Elle se mit plutôt à sangloter. Elle s’approcha de son mari et releva l’étoffe qui lui couvrait le visage. Il était affreusement défiguré. Elle ferma les yeux en le voyant et déposa le tissu, maintenant taché de sang sur presque toute sa longueur.

Nicolas et Guillaume étaient silencieux. Ils étaient assis sur la dernière marche de l’escalier et se demandaient ce que l’avenir leur réservait, à présent que le paternel était mort. Ils gardèrent le silence pendant toute l’heure qui suivit. À quelques reprises, on entendit les murmures d’Anne qui priait, penchée sur son homme.
À neuf heures trente, Pierre sortit de la maison sans dire mot et emprunta la petite route qui descendait au village.

Par la fenêtre, Catherine observa son frère partir, les yeux suppliants de ne révéler à personne le terrible secret que la famille avait réussi jusque-là à cacher. Secret qui avait toutes les apparences d’une malédiction.

Malédiction dont elle était la cause, elle le savait, à présent…

 

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