Histoire de peur

Pour les enfants d’aujourd’hui, nous y sommes enfin, à cette fameuse semaine annuelle de récolte de friandises. Il faut le dire, l’halloween, ce n’est plus que cela: se déguiser et faire le plein de mauvais sucre. Nous pouvons supposer que la vaste majorité des enfants ignorent complètement les origines de l’événement.

 

Par Christian Tremblay

 

Puisque cette fête se passe surtout dans les étalages de grands magasins, son intérêt historique, oublié, est plutôt relatif.

Cette semaine, la fête de l’halloween servira surtout de prétexte pour aborder des thèmes beaucoup plus larges, à savoir nos vieilles légendes, nos peurs et nos croyances, au fil de notre histoire.

Nous verrons également où nous en sommes aujourd’hui avec ces croyances, grâce aux résultats d’un sondage.

Aimer avoir peur

Cette émotion, contradictoire à souhait, fait partie de nous. De tous les temps et à toutes les époques, l’humain, à la recherche de sensations fortes, aime se faire peur, ou faire peur aux autres.

Parfois c’est volontaire, comme aller voir un film d’horreur, mais parfois pas… comme voir apparaître ce que nous croyons être un fantôme, ou entendre un bruit inexplicable.

Halloween, l’incontournable

Notre histoire régionale, concernant l’halloween, est rigoureusement identique à celle des autres régions. Cette fête païenne existe depuis plus de 2 500 ans, surtout chez les Irlandais.

Ce sont les Irlandais immigrants, de la période 1845-1850, qui amenèrent avec eux la fête ici, qui, au départ, voulait souligner le changement de saison de l’été (fin des récoltes), à l’automne.

Ce n’est qu’en l’an 800 que l’Église, en déplaçant la fête catholique de la Toussaint du printemps, vers la première semaine de novembre, qu’un mélange se fit entre les deux fêtes.

La culture irlandaise est très riche en légendes. Plusieurs de celles-ci, dont celle qui a donné naissance à l’halloween, y trouvent leur source. Chat noir et sorcière, un mélange parfait pour illustrer nos croyances. Source: Non mentionnée. Gravure datant de 1874.

 

La citrouille et les bonbons dans tout ça?

L’origine de la citrouille et des bonbons est fascinante. Toujours chez les Irlandais, une légende raconte l’histoire de Stingy Jack, un vieil ivrogne, qui passa sa vie à défier le Diable. Le Diable était très en colère contre lui.

Jack décède un 31 octobre. Une fois décédé, il se voit refuser l’entrée au paradis à cause de sa mauvaise vie, sauf que le Diable, toujours en colère contre l’ivrogne, n’en veut pas plus en Enfer.

Le Diable ordonne à Jack de retourner d’où il vient, en lui donnant un navet creux avec une chandelle à l’intérieur pour s’éclairer.

Le navet traditionnel irlandais, ancêtre de la citrouille.
Source: Site Internet Irishcentral.com

Ne pouvant aller ni au paradis, ni en enfer, le fantôme du pauvre homme erre dans les rues de son village tous les 31 octobre. Pour se protéger contre ce vilain fantôme, les habitants laissent, au pas de leur porte, un peu de nourriture, espérant que celui-ci n’osera pas frapper pour entrer.

C’est cette belle légende irlandaise qui fût récupérée avec le temps. Les enfants se mirent à se déguiser en fantômes pour faire le tour des maisons et amasser de la nourriture. Le navet, peu pratique, fut remplacé par la citrouille.

Exemples de costumes d’halloween d’autrefois. À vrai dire, ils font vraiment peur…
Source: Wikipédia

Au final, c’est le mélange de la fête Irlandaise, la Toussaint catholique et de la fabuleuse légende de Stingy Jack, qui donna la fête traditionnelle en Amérique, à partir des années 1850.

Nos grandes légendes

Regardons dans notre cour, maintenant. Avons-nous, ici, des légendes historiques? Oui, évidemment! Nous allons parler de trois d’entre elles.

L’autostoppeuse du Parc des Laurentides

La légende de l’autostoppeuse dans le Parc des Laurentides est peut-être la dernière grande légende que la région aura. Si vous avez un certain âge, impossible que vous n’en ayez pas entendu parler, au moment où cette histoire faisait la manchette.

La légende

En résumé, l’histoire raconte qu’un jour, un camionneur faisant le trajet Lac-Saint-Jean vers Québec, aperçut ce qui lui semblait être une jeune femme, en train de faire de l’autostop.

Surpris de voir cette femme seule au milieu du parc en plein hiver, il décide de s’arrêter pour la prendre à son bord.

Ne disant mot, la jeune femme s’installe dans le camion, tend un bout de papier au chauffeur, puis fixe la route devant elle. Le chauffeur regarde le papier. Il y a une adresse d’inscrite. Cette adresse est à Québec.

Constatant que sa nouvelle compagne de voyage ne semblait pas d’humeur à jaser, il se met en route, tout simplement.

Pendant le voyage, à un moment donné, le chauffeur se retourne vers la femme pour constater… qu’elle a disparu! Il arrête son fardier en urgence et sort. Rien.

Il réalise alors qu’il venait de faire face à un vrai fantôme, sauf que le bout de papier avec l’adresse, lui, était toujours là.

Représentation de la légende de l’autostoppeuse du Parc des Laurentides.
Souce: Non mentionnée

Piqué par la curiosité de l’affaire, il se rendit, quelque temps plus tard, à ladite adresse à Québec.

Sur place, un couple répondit. Le chauffeur raconta son histoire. C’est à ce moment que ce couple confirma le décès de leur fille, dans le Parc des Laurentides, quelques années plus tôt.

Cette âme errante, sans doute perdue dans le parc, cherchait encore à revenir chez elle, des années après son décès.

Bien connue des experts en apparitions de fantômes, il semble que cela arrive lorsque l’âme du défunt ne sait pas encore qu’il est décédé. Il cherche à retrouver son chemin.

Comme pour toutes les légendes dignes de ce nom, il y a plusieurs versions de l’événement. Également, cette mystérieuse autostoppeuse serait apparue plus d’une fois.

La même mésaventure est arrivée à d’autres automobilistes. Elle serait même déjà apparue, près de la route, à des gens qui étaient à bord d’un autobus.

L’un de ces épisodes veut que l’automobiliste ait dû arrêter son véhicule pour enlever la neige de ses essuie-glaces et qu’à son retour, la jeune femme n’était plus là. Aucune trace de pas.

Une autre fois, un camionneur recula un peu pour la faire monter. Il pouvait voir la femme dans son rétroviseur. Rendu à sa hauteur, plus rien. Toujours pas de trace de pas. Tout ceci se passait dans les années 1980 et début des années 1990.

Il existe même, sur Youtube, une vidéo de jeunes en train de se filmer et soudainement, on voit passer ce qui semble être une femme fantomatique au bord de la route.

Les jeunes, en panique, reviennent sur leur pas et bien sûr, plus rien. Cette vidéo est, évidemment, plus que douteuse.

Le monstre du Lac-Saint-Jean

Voici une autre légende tout aussi intéressante. Malheureusement pour elle, elle a, pour ainsi dire, mal vieilli.

La légende du monstre du Lac-Saint-Jean est, dans sa version moderne, un cas de mauvaise appropriation culturelle de la part des blancs, envers les Amérindiens de la région. En effet, cette légende existait bien avant la version que nous connaissons aujourd’hui.

Ashuaps est le nom de la bête. Si, aujourd’hui, ce nom se résume à une marque de bière de la région, l’histoire autour de cette légende a beaucoup fait jaser à la fin des années 1970.

Nous pouvons saluer, au passage, l’initiative de la microbrasserie qui a, pour ainsi dire, ressuscité la chose!

Aujourd’hui, la légende d’Ashuaps est bien en évidence sur l’une des bières de la région.
Source: Site Internet lachouape.com

Ashuaps, la légende

Ashuaps, selon la légende, est un long et énorme serpent de mer qui, selon les versions, pourrait mesurer jusqu’à vingt mètres. C’est au milieu des années 1970 que débutent les premières apparitions dans la mouture moderne de la légende.

L’une des célèbres apparitions du monstre survient en 1978, alors qu’un couple de Roberval affirme avoir aperçu Ashuaps à la Pointe Scott. Le couple évalua sa longueur à quinze ou vingt mètres.

Il n’en fallait pas plus pour déclencher un regain de popularité pour cette vieille légende amérindienne. Tous les journaux de la région s’en donnèrent à coeur joie. Les apparitions se multiplièrent.

Pendant ce temps, nous avions des scientifiques qui expliquaient ces apparitions par toute autre chose qu’un monstre, comme un gros phoque échappé du Jardin Zoologique de Saint-Félicien, ou un groupe de jeunes s’étant fabriqué une machine.

Selon les témoins, nous avons affaire à un long serpent de mer. Plusieurs grands lacs possèdent une légende de même type dans le monde. Nous avons également la nôtre.
Source: Cryptid Wiki

Finalement, cette surmédiatisation finit par nuire à la légende originale. Avec le temps, croire à ce monstre était s’exposer à des railleries.

Des informations circulèrent comme quoi l’organisation de la Traversée Internationale du Lac-Saint-Jean faisait signer une décharge aux nageurs en cas de problème avec Ashuaps.

À la différence de la légende de l’autostoppeuse, celle du monstre Ashuaps peut se vanter d’avoir eu plusieurs témoins oculaires, qui ont eu le courage (ou la témérité?) de se présenter devant un micro et raconter ce qu’ils ont vu, ou ce qu’ils ont cru voir.

Aujourd’hui, bien qu’il serait risqué d’affirmer que le monstre existe, sous peine de perdre ses amis, ou de se faire recommander un psychologue, il est important de rappeler que l’épisode des années 1970 tirait sa source de la tradition orale amérindienne.

Vous avez peut-être souri en lisant ces quelques lignes sur Ashuaps, mais ça, c’est en référence à ce que nous en avons fait. La vraie légende elle, sera toujours là.

Le train fantôme

La légende du train fantôme est moins connue dans la région principalement parce que, même si elle nous concerne, l’action ne s’est pas passée ici.

Nous devons, cette fois, reculer très loin dans notre histoire. En 1889, exactement. À l’époque, le train fait la navette entre Québec et la région depuis seulement un an.

Ce chemin de fer, construit après des années d’insistance de la part des colons du Lac-Saint-Jean, sera le témoin d’un événement… fantomatique.

Un train de la Quebec and Lake St-John Railway. Un train fantôme aurait été vu sur l’un de ces ponts.
Source: BAnQ

La légende

La ligne de chemin de fer Quebec and Lake St-John Railway part de Québec, passe par la région de Saint-Gabriel-de-Valcartier, Saint-Raymond, le Lac-Edouard, pour finalement arriver chez nous.

La gare de Val-Cartier, secteur où le train fantôme a été aperçu. Le chef de gare a confirmé l’incident.
Source: BAnQ

En octobre 1889, des gens de Saint-Gabriel-de-Valcartier rapportent ceci:

Le dimanche soir, ils ont vu sur les rails, la lumière vive d’une locomotive. Cette lumière traversait et retraversait le Pont de la rivière Jacques-Cartier. Il n’y avait aucun bruit, personne n’était sur le pont. On commença alors à parler de train fantôme.

Le chef de gare de Saint-Gabriel confirma les faits et plusieurs témoins ont pu voir le mystérieux phénomène.

La légende du train fantôme fait l’objet d’un article dans un journal anglophone en 1889.
Source: Journal Quebec Saturday Budget, 9 novembre 1889
 

Avions-nous affaire à un train fantôme sur la ligne de la Quebec and Lake St-John Railway?

Légendes de nos lecteurs

Lors de mes recherches pour cette chronique, j’ai demandé à un groupe de personnes de partager les légendes de la région, qu’ils s’étaient fait raconter par leurs parents, lorsqu’ils étaient jeunes.

Les gens pouvaient demander de garder l’anonymat. En voici quelques-unes, toutes plus intéressantes les unes que les autres.

Un mariage avec Ashuaps

Cette histoire est fascinante, car elle montre bien que la légende d’Ashuaps, dont nous venons de parler, était présente ici, bien avant les années 1970.

Elle est d’autant plus pertinente que l’action se passe à Mashteuiatsh, lieu d’origine de la légende. Cette personne a requis l’anonymat.

«Ma grand-mère m’a raconté cette histoire lorsque j’étais petite et je me suis toujours demandé si elle avait un quelconque fondement, parce qu’elle m’a assurée que l’évènement serait paru dans le journal.

Paraîtrait-il que, lors d’une noce sur le bord du Lac, à Pointe-Bleue, le monstre du Lac-St-Jean (Ashuaps) aurait surgi de l’eau prenant à témoin tous les noceurs. À l’époque, elle était adolescente, ce qui situerait cette légende autour de 1930 environ, selon moi.»

Depuis toujours, les monstres marins hantent les mers. Ce thème est récurrent dans plusieurs cultures, dont la nôtre. Gravure du 16e siècle.
Source: Wikipédia.

Le quêteux revenant

Caroline Tremblay raconte cette belle légende familiale.

«Dans les années 50 un quêteux avait l’habitude d’aller chez ma grand-mère et il se déplaçait avec une canne. Et il s’en servait également pour donner quelques coups sur la galerie pour annoncer sa venue.

Et ma grand-mère lui donnait des conserves. Un soir, où ma grand-mère entendit les coups de canne du quêteux elle alla ouvrir la porte et il n’y avait personne.

Pour apprendre que le quêteux était décédé la nuit précédente. On n’a jamais su si c’était une légende, ou ça s’est vraiment passé. Pour ma part je pense qu’il leur a rendu visite en guise de reconnaissance de l’avoir soutenu.»

Dans plusieurs de nos familles se cachent de belles légendes souvent méconnues. Ce quêteuxrevenant en est un bel exemple. Gravure de 1886.
Source: The illustrated Weekly, janvier 1886.

Le Diable s’invite à Saint-Gédéon

Légende familiale de Danielle Néron. L’action se passe dans le rang 5 de Saint-Gédéon, dans les années 1930. Cette histoire était racontée par son père.

«Précisons que mon père est né en 1920. À l’époque, la danse était interdite. À chaque dimanche, durant la messe, le curé en faisait mention dans son sermon, en précisant que ceux et celles qui pratiquaient cette activité iraient en enfer.

Or, pendant une soirée festive, alors que mon père et plusieurs de ses amis dansaient, ils virent une forme étrange, munie d’une grande fourche, qui ressemblait au diable. Ils prirent peur et se sauvèrent en courant.

Dès qu’ils eurent tous quitté, la salle de danse a pris en feu. Mon père qui est décédé depuis a toujours prétendu que ce fait est véridique.»

Source: Gravure de source non mentionnée d’origine germanique, 1882.

Dieu, diable, revenants et croyances

Où en sommes-nous aujourd’hui, dans la région, avec nos croyances aux événements surnaturels? J’ai voulu le savoir en proposant un sondage à nos lecteurs. Plus d’une centaine de personnes ont répondu. Voici, en bref, les résultats.

Croyez-vous aux fantômes, revenants et autres manifestations de ce genre?

Vous êtes encore plus de 70% à croire à ces manifestations.

Avez-vous déjà été personnellement témoin d’une manifestation étrange, que vous ne pouvez expliquer que par la présence d’une entité venue d’ailleurs?

La moitié des gens ont répondu par l’affirmative.

Croyez-vous à la sorcellerie, à savoir la capacité de jeter un sort à une autre personne?

25% des gens croient qu’il est possible de jeter un sort à une autre personne.

Lequel de ces énoncés correspond à vos croyances

Je crois au paradis et à l’enfer: 30%
Il n’y a que le paradis pour tous: 20%
Je crois à ni l’un ni l’autre: 50%

Fait intéressant ici. Nous pourrions croire que les personnes âgées de plus de 55 ans ont plus tendance à croire au paradis et à l’enfer. Eh bien non. Ils sont maintenant 60% à ne croire ni à l’un ni à l’autre. La tranche d’âge qui croit le plus à ces lieux? Les 35-54 ans avec 65%.

Croyez-vous qu’une personne puisse être possédée par un esprit malin?

Nous sommes 50% à croire qu’une personne puisse être possédée.

Auriez-vous le courage d’aller passer une nuit dans un lieu abandonné, réputé comme étant hanté?

60% des Jeannois iraient, mais une grande majorité de ces personnes n’iraient pas seules.

Croyez-vous qu’il soit possible d’entrer en contact avec une personne décédée?

Deux personnes sur trois croient en cette possibilité et 5% affirment l’avoir déjà fait.

Un vrai cas de possession dans la région?

Officiellement, non, il n’y en a pas eu chez nous depuis 1850. Du moins pas officiellement. Après vérification, les archives de l’Archevêché de Chicoutimi ne possèdent rien en ce sens.

Toutefois, toujours pour documenter cette chronique, j’ai été en contact avec une personne de S.O.S. Paranormal Society, qui enquête sur les lieux hantés de la région.

Dans sa carrière, il est arrivé une fois où une demande d’exorcisme a dû être faite à l’archevêché de Québec, pour une jeune fille dans l’un de nos villages. Village dont je vais taire le nom par respect pour la famille.

Après étude, l’Archevêché a refusé de se mêler de l’affaire.

Y croire ou pas

Comme vous le voyez, notre histoire régionale est riche en légendes et croyances. Ce n’est point une question de véracité des faits. Chercher à tout prix à prouver, ou démontrer, ne fait que diminuer la magie qui entoure ces histoires.

À mon avis, nous devons les prendre comme tels, s’amuser avec et vivre l’émotion qui y est rattachée. Dans la vie, tout n’est pas obligé d’être expliqué et explicable!

 

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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