Avez-vous fait bonne pêche?

Avez-vous fait bonne pêche dans la région cet été? S’il y a un loisir qui fait partie de nos gènes, c’est bien la pêche. En cette fin de saison estivale 2018, nous allons, cette semaine, explorer l’histoire de la pêche chez nous. Du point de vue touristique, oui, mais surtout ce que cette activité représentait pour les premiers habitants de la région.

Par Christian Tremblay

Une question de survie

Je ne vais rien apprendre à personne en disant que pour les premiers colons de la région, la pêche n’avait rien d’une activité récréative. Facilement accessible pendant la belle saison, le lac et ses rivières fournissaient un aliment de qualité à une population qui ne lésinait pas sur la dépense de calories à chaque jour.

En ce sens, nos premiers bâtisseurs suivirent l’exemple amérindien, qui eux, pratiquaient la pêche depuis toujours. En effet, s’il y a un thème qui revient souvent dans les tout premiers textes traitant du  Royaume du Saguenay , c’est bien l’abondance de cette ressource.

Avant les années 1880, le lac pouvait amplement supporter la pression des pêcheurs, qui ne faisaient que nourrir leurs familles, sans commercialiser.

La pêche, au coeur des élections dès 1872

Alors que la région ne compte qu’un peu plus de vingt ans de colonisation, la pêche dans le lac est déjà un enjeu électoral. En 1872, Pierre A. Tremblay, membre du comté de Chicoutimi pour la chambre locale, affirme devant des colons du Lac-Saint-Jean que si M. Price est élu aux élections, ce dernier travaillera à priver lesdits colons de la pêche dans le lac.

Même s’il niera ses propres propos par la suite, Tremblay sera rattrapé par la réalité, puisque le tout a fait l’objet d’une déclaration sous serment.

Cet épisode, anecdotique, montre bien l’importance de la pêche dans la vie des premiers Jeannois.

H.J. Beemer arrive

Nous avons effleuré le sujet au début de l’été dans la chronique portant sur le tourisme. H.J. Beemer, à qui nous devons l’arrivée du train dans la région en 1888, n’avait pas réalisé ce projet grandiose dans le seul but altruiste de rendre ce service à la population.

Il y avait, derrière le train, une claire intention d’exploitation de la région, touristiquement parlant.

Horace Jansen Beemer (1845-1912). Grand architecte d’une emprise sur la pêche dans la région.
Source: Site Internet Histoire-du-Quebec.ca.

Le train, qui a effectivement permis à la région d’exploser démographiquement et économiquement, était pour lui une étape nécessaire à un plan plus ambitieux: l’exploitation à grande échelle de la pêche.

Une prise de contrôle aux dépends des locaux

Hier comme aujourd’hui, avoir de l’influence auprès des gouvernements, pour faire avancer un projet, ne peut jamais nuire. Si nous ne connaîtrons peut-être jamais la nature exacte des discussions entre Beemer et le gouvernement entourant le projet global, le résultat final, lui, nous donne de bons indices.

Pas question de repartir bredouille!

S’il il y a une qualité que nous pouvons donner à Horace Jansen Beemer, c’est bien son sens du marketing. Il utilisa le marketing intégré avant même l’invention de l’expression, faisant de lui un visionnaire dans le domaine.

Grâce à ses agents de voyage un peu partout dans le nord des États-Unis, il vous prend par la main, du départ à l’arrivée. Ceci avec une promesse: vous ferez la pêche de votre vie.

Publicité de l’empire Beemer en 1894. À remarquer en mortaise dans l’image, si le but premier est la pêche, on en profite pour vanter l’escale à Québec pour maintenir l’image d’un voyage luxueux.
Source: Document Perspective historique du cycle d’abondance de la ouananiche au lac Saint-Jean.

Pour les clients de Beemer, le voyage de, par exemple, New-York vers le Lac-Saint-Jean, était une balade agréable, en passant par les hôtels les plus luxueux de Québec, jusqu’à Roberval. Pendant ce temps, les colons eux, ramaient pour se déplacer.

Cette promesse de facilité et de résultat de pêche avait un but: remplir son hôtel. En rétrospective, nous pouvons dire que Beemer était un homme d’affaires avisé qui, dans le contexte de l’époque, a fait ce qu’il fallait pour que son entreprise fonctionne.

L’hôtel Beemer de Roberval. Certains y demeuraient tout au long de leur voyage, mais pour plusieurs, c’était une escale de plus avant de se rendre à l’Island House, à la Grande-Décharge. Une autre propriété de Beemer.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P00327-04.

Toutefois, pour remplir ses promesses, il lui fallait des garanties de pêches miraculeuses pour ses clients…

Beemer achète tous les droits de pêche dans la controverse

En 1890, Beemer se retrouve au centre d’une controverse qui fit grand bruit et beaucoup de mécontents. À l’époque, plusieurs entrepreneurs ou de simples colons plus aisés avaient eux aussi flairé le potentiel économique de la pêche dans le lac. Beaucoup, déjà, avaient investi des sommes plus ou moins grandes afin de tirer parti de la ressource. Certes, pas de l’ampleur du projet de Beemer, mais tout de même…

Ces investisseurs locaux répondaient à un projet du gouvernement de vendre, aux enchères, ce qui était nommé les  places de pêches. Ils se préparaient simplement à ces enchères, pour pouvoir démarrer leurs entreprises dès l’achat.

Évidemment c’était un risque, mais qui ne risque rien…

Vue à partir de l’Island House à la Grande-Décharge. Le Mistassini, magnifique navire, faisait la navette, au grand plaisir des pêcheurs.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,Alb.08-01-042-01.

Janvier 1890, le ciel tombe sur la tête de nos petits investisseurs. C’est rendu à Québec, pour enchérir sur les places de pêches, qu’ils apprennent que le département des terres du gouvernement avait vendu tous les droits de pêche du lac Saint-Jean à H.J. Beemer via une transaction privée!

Nos colons se retrouvent alors, c’est le cas de le dire, le bec à l’eau. C’est bien de construire une infrastructure au bord du lac pour attirer les pêcheurs, mais encore faut-il avoir le droit de pêcher.

Du coup, la grogne est réelle chez les colons. Ce mécontentement n’est pas qu’économique. Nous l’avons vu, la pêche était un moyen de survie, et non un loisir, pour les locaux. On accuse alors le gouvernement d’affamer la région pour satisfaire l’envie sportive de riches étrangers et de vouloir conserver les bonnes grâces d’une petite clique organisée.

Un film dans lequel la région jouera à quelques reprises, par la suite, dans son histoire.

Le gouvernement recule un peu

Soumit à une pression constante de la part de la population et des petits inverstisseurs, le gouvernement fera marche arrière pour certains promoteurs qui avaient déjà beaucoup investit dans leur projet. C’est M. Séverin Dumais, maire d’Héberville et député pour le parti National, qui fera pression pour redonner justice, du moins en partie, à la région.

M. Séverin Dumais, maire d’Héberville et député pour le parti National. Il défendit, avec un certain succès, les colons locaux qui se voyaient privés d’une importante source alimentaire.
Source: Site Internet d’Hébertville.

Surpêche évidente

Néanmoins, ce qui devait arriver, arriva. La surpêche des touristes de Beemer mit en péril la présence même de la ouananiche dans le lac. Au final, les Jeannois en payèrent tout de même le prix. Si Beemer ouvrit sa propre pisciculture pour ensemencer le lac, c’était par soucis de maintenir son hôtel plein, beaucoup plus que pour conserver l’équilibre fragile de la nature et la bonne alimentation des colons!

En 1905. Ce genre de pêche était commun à l’époque Beemer. Lui-même dut réagir en construisant sa propre pisciculture.
Source: Album universel Vol. 22, no 1116, 9 septembre 1905.

Citons par exemple ce journaliste de New-York qui rapporta avoir capturé 240 ouananiches en trois jours, dont 26 en une heure. À ce rythme, le lac se vida, tout simplement.

La fin abrupte de l’empire Beemer en 1908, avec l’incendie de l’hôtel à Roberval, redonna le lac à ses citoyens.

Une initiative étrange en 1899

Face à une agression, nous devons bien nous défendre. Dans la gamme des initiatives étranges pour contrer cette exploitation trop agressive, celle de 1899 mérite une mention particulière. Si l’action se passe à Tadoussac, l’expérience a pour but d’introduire une nouvelle espèce de poisson dans le lac Saint-Jean.

À l’époque, on se désole que la ouananiche, de plus en plus rare, ne pèse rarement plus que trois ou quatre kilos. C’est donc à Tadoussac qu’on construira une pisciculture bien particulière. Son objectif est de réaliser un croisement génétique entre notre ouananiche, et le saumon d’eau salée.

Magnifique photographie de trois générations à la pêche. Ce n’est pas d’hier que cette passion se transmet. Si, au début, c’était surtout une affaire d’hommes, ce n’est absolument plus le cas de nos jours!
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-Album 12-1-p12-3.

Dans un premier temps, on se rend au lac Saint-Jean pour recueillir la laite de ouananiche. De retour à Tadoussac, on badigeonna 30 000 oeufs de saumon d’eau salée de cette laite. Puis, on attendit…

Les premiers résultats furent concluants. En plus de pouvoir vivre en eau douce, ces petits poissons allaient devenir, espérait-ont, beaucoup plus gros et sportif que la ouananiche.

Un problème de taille

Si l’idée pouvait paraître séduisante en 1899, la rentabilité, elle, était nulle. Le défi, insurmontable, était que ces poissons nouveau genre ne se reproduisaient pas. Il aurait fallu répéter toute l’opération à chaque année.

Mais attendez, il y a mieux! comme disent les publicités

Toujours en 1899, l’Honorable M. Parent, commissaire des terres, se propose, lui, de transporter un individu de chaque espèce d’animal ou de poisson de la région… jusqu’à New-York, et vivants, s.v.p.!

On ne sait pas si cette idée lui vint en lisant les péripéties de l’arche de Noé, mais son but était de participer à une exposition pour attirer les touristes amateurs de chasse et de pêche. Tant qu’à être dans les tant qu’à y être, on transporta également des arbres de la région, afin de recréer la forêt du Lac-Saint-Jean.

Derrière l’hôtel Beemer. Des ours enchaînés à des poteaux, pour le bénéfice des touristes qui étaient ici pour la pêche, mais que l’on voulait également impressionner.
Source: inconnue

C’est deux wagons pleins de poissons, animaux, arbres, et autres, qui quittèrent la région pour New-York. L’histoire ne dit pas si M. Parent poussa l’audace jusqu’à amener un orignal à New-York par train…

Une menace constante sur les espèces de poissons

Après cette première période plutôt chaotique de 1850-1910, les choses se calment un peu. L’arrivée de la modernité, de transports plus accessibles, et la diversité des cultures de la région font baisser, en moyenne, la consommation du poisson, donc de la pêche.

L’activité, pour les Jeannois, glisse tranquillement de la nécessité vers le loisir.

En 1928, époque où le loisir remplace la nécessité. Où trouver des articles de pêches? Dans une ferronnerie!
Source: journal Progrès du Saguenay, 1928.

C’est pourtant cette même modernité qui apportera avec elle d’autres défis.

En 1926, le lac devient un réservoir, avec la mise en fonction du barrage à Alma. Par ailleurs, le braconnage, de plus en plus répandu, pris la place de la pression que les touristes américains faisaient.

En 1929. Publicité de H. Jalbert, qui avait une succursale à Dolbeau.
Source: journal Progrès du Saguenay, 1929.

La grande prise de conscience des années 1940 et 1950

C’est dans les années 1940, après plusieurs années d’insouciance à la suite du départ de Beemer, que le lac vivra une période très difficile, côté pêche.

Jusque-là, nous vivions sur des perceptions difficilement prouvables, faute d’études sérieuses. Nous pouvions bien avoir l’impression qu’il y avait moins de poissons, il suffisait que le voisin ramène une ouananiche de quatre kilos pour se rassurer.

Pêche à la rivière Mistassini. Endroit idéal pour notre emblématique poisson, qui adore l’action!
Source: BAnQ. Non datée.

Sauf que les chiffres finirent par parler.

Au début des années 1940, on cible directement les coupables potentiels: le brochet, le braconnage au filet, les scieries et les acides des papeteries.

il faut attendre 1941 pour qu’enfin une première étude fasse un tant soit peu de lumière à propos de l’historique de la pêche dans le lac Saint-Jean, concernant la ouananiche. L’étude confirme que la population de ouananiches prend toujours plus de recul. Également, elle introduit la notion de cycles de saisons plus abondantes, qui reviennent à tous les six ou sept ans.

Juillet 1961. Même si l’époque est difficile pour la pêche, certains s’en sortent mieux que d’autres…
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P08143-2.

Cela paraît une évidence aujourd’hui, mais à l’époque, c’était les premières bases d’une vraie gestion de la ressource.

Constater les faits ne sert à rien, sans action

Pendant que les pêcheurs s’esquintaient à essayer de trouver du poisson de plus en plus rare, en haut lieux, l’eau était stagnante. Rien ne bougea ou presque pendant quinze ans, aggravant la situation d’autant.

En 1955, la prise de conscience est réelle, mais les actions concrètes sont soit trop timides, soit inefficaces.
Source: journal Progrès du Saguenay, août 1955.

En 1955, après d’autres études, on précise encore le drame à venir si rien n’est fait: le lac ne produit plus que 30% de ce qu’il était en 1900…

Plusieurs tentatives de piscicultures furent éphémères, ou inéfficaces.

Au fil des tournois de pêches, du braconnage intensif et de la pollution, l’emblème animalier de la région recule sans cesse jusqu’au début des années 1980. Moment où, une série de lois et règlements tenteront de sauver ce qui peut l’être.

Un grand tour d’horizon

L’histoire de la pêche des cent premières années de la région après l’arrivée des colons n’est pas très reluisante, il faut se l’avouer. Si, individuellement, nous profitons encore de cette magnifique activité qui nous représente si bien, c’est grâce aux interventions drastiques et nécessaires des dernières décennies.

Au-delà des causes industrielles, une minorité de gens, peu scrupuleux et ne pensant qu’à eux, ont également contribués à aggraver la situation. Le pêcheur honnête lui, a payé la note.

Saint-Félicien. La fameuse statue du pêcheur dans un parc. Sous l’oeil attentif, et obligé, de l’Église.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P01645-1

La pêche ne sera plus jamais ce qu’elle a été. Il nous incombe toutefois, collectivement, de préserver ce patrimoine pour les générations futures!

Quelques faits divers à propos de la pêche au Lac-Saint-Jean

– En 1891, cinq Américains sont arrêtés à Québec par les autorités et comparaissent en cour à la suite de leur voyage de pêche dans la région. La raison? Ils ont pêché sans autorisation sur un terrain privé. Terrain qui était la propriété d’un ingénieur du gouvernement, qui les fit arrêter…

– En 1893, un touriste de l’hôtel Beemer capture un brochet de neuf kilos, après une heure d’une lutte titanesque.

– En 1893, un certain H. Arthur Legendre écrit que tout comme les musulmans ne peuvent mourir sans avoir vu la Mecque, tout bon Canadien devrait au moins une fois dans sa vie faire le voyage au Lac-Saint-Jean.

– En 1894, un homme d’affaires du Michigan mentionne qu’il y a tellement de poissons à la Grande-Décharge qu’il avait à peine le temps de jeter sa ligne à l’eau.

– En 1898, le docteur Stackhouse d’Ottawa raconte que lui et ses cinq comparses ont été pris dans une tempête épouvantable pendant leur voyage de pêche. Ils échouèrent sur une île et y restèrent toute une nuit, avant que des secours arrivent.

– En 1940, un enfant de neuf ans se noie à Saint-Félicien pendant qu’il pêchait la ouananiche.

– En 1955, on mentionne qu’il devrait être interdit de pêcher avec… de la dynamite!

Note : des droits d’auteur s’appliquent aux photographies et images de la chronique. Il est par conséquent interdit de les sauvegarder pour diffusion sans l’autorisation de la source mentionnée au bas de chacune.

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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