Damase Boulanger, fondateur et surintendant

Damase Boulanger est considéré depuis toujours, et à juste titre, comme le premier colon fondateur d’Alma. Aujourd’hui, cette ville est la plus populeuse du Lac-Saint-Jean avec ses 31 000 citoyens. Toutefois, comme toutes les autres villes ou villages, elle a débuté par le colon un.

Par Christian tremblay

Pour Alma, ce premier colon se nomme Damase Boulanger. Regardons un peu ce que nous pouvons dire de ce personnage, l’origine de sa famille, son parcours, ses réalisations et son héritage régional.

Boulanger ou Lefebvre?

Nous pouvons nous en douter, le patronyme Boulanger fait référence à un métier. En réalité, le premier membre de cette famille à s’être installé en Nouvelle-France se nommait Claude Lefebvre. Né en France, il résidait à l’Ile d’Orléans à partir de 1669. Ce n’est qu’à ce moment que cette branche familiale ajouta la particule Dit Boulanger, à son nom.

Descendants d’une fille du Roi

Claude Lefebvre dit Boulanger épouse un peu après son arrivée une Fille du roi, Marie-Ursule Arcular, qui arrive tout juste de Paris. Orpheline de père, c’est le roi de France qui paye la dot à Lefebvre, comme il était coutume à l’époque pour les Filles du roi.

 

Église St-Nicolas-des-champs de Paris. Lieu de baptême de Marie-Ursule Arcular, Fille du roi, et épouse de l’ancêtre de Damase Boulanger. Contrairement à la croyance populaire, les filles du roi n’étaient en rien des prostituées. Il s’agissait très souvent d’orphelines n’ayant pas de dot à payer au mari ou à sa famille. En devenant Fille du roi, ce dernier assumait cette charge.
Source: Wikipédia

Ainsi, tous les descendants de cette famille de la région ont la particularité intéressante d’avoir une Fille du roi comme première mère, et que le fondateur d’Alma, Damase Boulanger, était l’un de ses fils.

De là à dire que la ville d’Alma est la descendante par extension d’une Fille du roi… Nous n’irons pas jusque-là, quoi que, si vous désirez alimenter une discussion… !

Damase Boulanger au Saguenay

Damase Boulanger nait à Montmagny en 1818, de l’union de Francois-Xavier Lefebvre Boulanger et Geneviève Damien. Dès l’âge de vingt-cinq ans, il s’installe dans la région, à Chicoutimi, un an seulement après la fondation du village, par Peter McLoed fils.

Deux ans plus tard, en 1845, il épouse une femme de l’Islet, Marie-Marthe Chalifour. Quelque temps plus tard, l’homme, qui approche la trentaine, s’engage auprès de ce même Peter McLoed dans les exploitations forestières de ce dernier. Il est mesureur de bois et contremaître. Il occupe ce poste quelques années, prenant de l’expérience.

Une lettre qui en dit long

Peter McLoed, comme employeur, n’était pas reconnu pour sa grande humanité à certains égards. Dans une lettre que McLoed adressa à Damase Boulanger le 3 décembre 1846, le chef d’entreprise précise les exigences que Boulanger doit faire respecter :

« Mes ordres sont de charger cinq shillings pour maladie par jour de pension à ceux qui perdront du temps mal à propos » … « Tout homme qui désobéira aux ordres de celui qui sera appointé pour le conduire, qui ne donnera pas satisfaction, sera congédié immédiatement et il n’aura pas un seul sou de ses gages » … « Je veux aussi qu’il soit bien entendu que tout raccommodage sera fait le soir, après la journée faite. Le temps de travail sera du petit jour le matin jusqu’à la nuit : il faudra que les hommes partent du chantier avant le jour afin d’être rendus à leur ouvrage aussitôt qu’il fera assez clair pour travailler et ils ne laisseront pas l’ouvrage avant qu’il fasse trop noir pour pouvoir continuer ». (1)

Tels étaient les ordres que devait faire respecter Damase Boulanger auprès des employés dont il était responsable…

En 1850, Damase Boulanger se marie une deuxième fois, avec Justine Alarie.

Naissance d’un nom

1854, le gouvernement demande à un arpenteur, M. DuBerger, de se rendre dans le secteur de la Grande-Décharge pour y effectuer des travaux. Durant la période où DuBerger y travaillait, les Français remportèrent une grande bataille à la guerre du Siège de la Crimée (1854-1855). Cette victoire ayant eu lieu près de la rivière Alma, à Sébastopol, l’arpenteur baptisa l’une des îles de la Grande-Décharge de ce nom.

 

Oeuvre représentant l’une des batailles à Sébastopol, près de la rivière Alma. L’arpenteur DuBerger baptisa une ile en souvenir de cette bataille. Plus tard, ce même nom fut adopté pour le village de Saint-Joseph-d’Alma.
Source: Wikipédia

L’arpenteur DuBerger était loin de se douter que quelques années plus tard, son baptême, somme toute banal et ne servant peut-être qu’à compléter des rapports pour le gouvernement, allait être utilisé comme nom du village.

Le futur fondateur déménage au Lac-Saint-Jean

À la suite du décès de Peter McLoed en 1852, Damase Boulanger se retrouve tout naturellement à travailler pour Price Brothers. Price, qui cherche à faciliter le transport de son bois en provenance des chantiers du Lac-Saint-Jean, obtient du gouvernement que celui-ci construise une glissoire, à la hauteur de la Petite-Décharge.

Cette glissoire, structure en apparence seulement utilitaire, deviendra le point de départ du futur Alma.

La structure

Construite entre 1857 et 1860 au coût de 45 000$ de l’époque, elle servira jusqu’en 1894 de pont pour faire passer le bois du Lac-Saint-Jean vers la rivière Saguenay. Son utilisation était très coûteuse. Au fil des années, on investit des sommes énormes pour réparer les divers bris causés par les billes de bois et les crues trop importantes. C’est près de 100 000$ de l’époque qui fut ainsi consacré à son seul entretien pendant sa période d’utilisation.

 

La glissoire, ou dalle, ou slide, faisait passer, les bonnes années, près de 80 000 billots du lac Saint-Jean vers la rivière Saguenay, dont beaucoup de pin blanc, qui servait à la construction de mâts pour les navires. Damase Boulanger en assurait le bon fonctionnement.
Source: Société historique du Saguenay, P002,P00719-02

Un premier déménagement à Hébertville

Après avoir occupé le poste de contremaître lors de la construction de la glissoire, Boulanger devient surintendant. C’est lui qui veille à la bonne opération de la structure. Il contrôle la circulation de l’eau et des billes de bois, tient un compte exact des passages et en fait rapport à son employeur et au gouvernement.

Il déménage, dans un premier temps, à Hébertville. À l’époque, ce village était le plus près de son travail.

Entre 1857 et 1863, le secteur Petite et Grande-Décharge n’est qu’un lieu de travail, un peu comme les chantiers de coupe de bois en forêt.

1863, une première vraie maison

Si Damase Boulanger s’était construit une première cabane dès la fin des années 1850 pour son travail, ce n’est qu’en 1863 qu’il fait ériger par Élisée Labrie, un de ses employés, une première maison digne de ce nom, tout près de la Petite-Décharge. Toutefois, sa résidence principale demeure à Hébertville jusqu’en 1867. Cette année-là, il déménage sa famille définitivement à la Petite-Décharge.

 

La première maison d’Alma, propriété de Damase Boulanger, au bord de la Petite-Décharge, sur l’Ile Ste-Anne. À remarquer, l’environnement proche se prêtait très peu à l’agriculture.
Source: Société historique du Saguenay, P002,P08596-01

En plus de sa femme Justine, on y recense au moins trois de ses garçons : Joseph-Eugène, Arthur et Edmond. Joseph-Eugène étant issu du premier mariage de Boulanger.

Beaucoup plus qu’une simple maison

Cette première habitation du futur village restera pendant plusieurs années la seule à offrir des services aux gens du secteur. Servant tour à tour de maison d’accueil pour les nouveaux colons, de salle de réunion et de chapelle, on y célébrera une première messe au début des année 1870 et le premier mariage d’Alma le 14 janvier 1874!

Les premiers colons à la suite de Damase Boulanger

Tranquillement mais surement, d’autres colons viennent s’établir dans le secteur. En voici quelques-uns, tirés d’un rapport datant de 1893, des inspecteurs Ness, Buchanan et Irving:

– Élisée Labrie, le constructeur de la première maison du village, vient s’installer définitivement en 1868. Arrivé très pauvre, il réussit à faire instruire ses trois filles dans un couvent et elles deviennent toutes trois institutrices.

-Onésime Tremblay, en 1869. Il arriva sans le sou. En 1893 il a le meilleur blé de la paroisse et le meilleur labour.

– William Larouche, s’installe en 1870. Il bâtit, avec ses trois fils, un moulin à farine sur une terre de cent acres.

– Charles Néron, en 1871. Arrivé sans le sou. En 1893, il compte une vingtaine d’animaux.

– Jean Jean, en 1873, qui achète sept cents acres de terre. En 1893 il était prospère avec ses douze chevaux, vingt-huit vaches et soixante-quinze moutons.

– Thaddée Gauthier, en 1880. Il arriva avec un cheval et une vache.

 

Le temps des foins sur une ferme de l’Ile d’Alma, près de la Grande-Decharge, vers 1898.
Source: Wikipédia

Le décès de l’homme

Sans être inondés par les détails, nous pouvons tout de même en savoir un peu sur les circonstances du décès du fondateur d’Alma. Il semble qu’à partir de 1880, la santé de Damase Boulanger se détériore. Il doit alors céder sa place à la glissoire à son fils Arthur.

Damase Boulanger décède le 5 mars 1882 à l’âge de 63 ans, dans le village qu’il a fondé.

 

Damase Boulanger, premier colon d’Alma. La photographie originale, précieuse puisque unique, fait l’objet d’une restriction complète et permanente. Seule une copie peut être consultée, afin de préserver l’intégrité du document.
Source: Société historique du Saguenay, P002,P01443-01

Selon une édition du journal Le Canadien de 1882, il était atteint depuis plus d’un an d’une paralysie qui le maintenait au lit. (2)

Nous n’avons pas de détails concernant la nature de cette paralysie.

L’histoire d’une maison

La maison Boulanger, comme on l’appelait, a survécu très longtemps aux affres du temps. Elle a appartenu à la famille jusqu’en 1898.

En 1947, elle est acquise par la Société historique de Saint-Joseph d’Alma. À cette occasion, une plaque est installée près de la maison, en mémoire de ce premier fondateur.

 

La maison Boulanger en 1947 lors de la prise de possession par les autorités. À l’époque, des projets étaient dans l’air, dont la transformer en musée. Projets qui ne verront pas le jour.
Source: Société historique du Saguenay, P002,P01113-01

On peut lire ceci sur la plaque : « Damase Boulanger, premier résident de Saint-Joseph d’Alma, arrivé ici en 1860, a fait construire cette maison par Élisée Labrie en 1863 et l’a habitée jusqu’à sa mort, le 5 mars 1882. Elle a reçu tous les pionniers. On y a donné la mission et célébré la messe. On y a même gardé quelque temps le Saint Sacrement et fait deux mariages. La maison a cessé d’appartenir à la famille Boulanger en 1898 ; elle a été acquise en 1947 par la Société historique de Saint-Joseph d’Alma. —1947— »

En 1953, la Ville d’Alma décide d’acheter la maison Boulanger, dans le but d’en faire un musée. Si l’achat a eu lieu, le musée lui, attendra.

En mars 1961, quelques années avant la première tentative pour célébrer le centenaire de la ville, la maison est incendiée. Elle est une perte totale. Seules les fondations demeurent. C’est un coup dur pour les Almatois qui voient un pan de leur histoire partir en fumée. À ce moment, la maison est en partie occupée par les jeunes scouts du secteur, qui y perdent toutes leurs créations.

Le premier réflexe sera de vouloir la reconstruire. Projet qui ne verra jamais le jour.

 

1961, on apprend avec stupeur que la maison Boulanger est détruite par les flammes. À l’époque, le centenaire de la ville devait avoir lieu en 1963.
Source: journal La Presse, 2 mars 1961.

En 2000, la plaque commémorative, qui était installée près de la chapelle de l’île Sainte-Anne, est volée.

En 2010, en faisant une tournée de routine, un employé de la Société d’histoire du Lac-Saint-Jean trouve un sac de poubelle derrière la Maison des Bâtisseurs. À l’intérieur, la plaque volée une décennie plus tôt. On ne résoudra jamais le mystère de cette disparition, mais elle relance l’intérêt pour le site, laissé à l’abandon depuis longtemps.

En 2012, un appel à la population est lancé afin de rassembler en un seul lieu les archives des Almatois qui concernent la maison Boulanger.

En 2012, des fouilles archéologiques ont lieu à l’ancien site de la maison. On peut ainsi mettre en valeur les fondations, qui aboutiront à la création du parc Damase-Boulanger.

En août 2013, inauguration du parc Damase-Boulanger.

 

Les fondations de la première maison de Damase Boulanger en 2013, dans un parc de l’Ile Ste-Anne.
Source: archives Trium Médias

Une date de fondation à roulettes

Comme le dit l’adage, une vérité n’est souvent autre chose qu’un consensus autour du même mensonge. Il en va souvent ainsi en ce qui concerne la date de fondation d’un village. Alma n’y fait pas exception! Déjà, à la fin des années 1950, un comité du centenaire est formé afin de célébrer en grande pompe ce premier siècle d’occupation du territoire.

La fête doit avoir lieu en 1963, année où Boulanger fait construire sa première maison.

En 1959, Mgr Victor Tremblay prend même la plume pour féliciter la ville et saluer l’initiative.

Problème de financement

1963 arrive rapidement. Une telle fête, qui doit durer un an, ne s’organise pas en quelques mois. Seulement, le comité organisateur fait face à un problème de taille : il lui est impossible de se faire garantir une subvention de 50 000$, nécessaire au financement du projet…

Le comité a alors deux choix. Soit organiser ce centenaire à budget très réduit, avec le résultat monotone que cela donnerait, ou, prendre le risque d’organiser tout de même une grande fête, et générer un énorme déficit si ce 50 000$ n’entre jamais dans les coffres.

Parfois dans la vie, il est urgent de ne rien faire. C’est exactement ce qui est arrivé.

Regardant sans doute le calendrier des années 1860, on repéra une autre date significative dans l’histoire d’Alma, soit l’année de l’installation définitive de Damase Boulanger avec sa famille, en 1867.

Et voilà! Solution trouvée, on repousse l’anniversaire de quatre ans, le temps de mieux structurer les choses.

Ceci étant, en rétrospective, cette décision de repousser cette fête a été une bonne initiative. En effet, les fêtes du 75e anniversaire avaient bel et bien eu lieu en 1942. Si je sais bien compter, 1942 + 25 = 1967.

Damase Boulanger, héritage d’un fondateur

Puisque la motivation première de Damase Boulanger de s’installer à la Petite-Décharge répondait plus à un besoin lié à son travail qu’à un désir de fonder un village, il serait sans aucun doute le premier surpris de constater l’évolution entourant sa première petite cabane.

 

Localisation de l’Ile Ste-Anne, et des fondations de la maison de Damase Boulanger.
Source: Google Map

Aujourd’hui, Damase Boulanger est bien présent à Alma. Pavillon, école, parc, passerelle, etc.

Alma en bref, jusqu’à l’année de décès de son fondateur

1857 : Arrivée du premier colon, Damase Boulanger.

1867 : Installation permanente de Damase Boulanger et de sa famille en bordure de l’île Sainte-Anne.

1868 : Proclamation du canton Delisle.

1873 : Construction d’un premier pont de bois sur la rivière Petite-Décharge.

1879 : La municipalité de la paroisse de Saint-Joseph-d’Alma se détache de la municipalité d’Hébertville.

1881 : Ouverture des registres de la paroisse Saint-Joseph.

1882 : Nomination du premier curé résident de la paroisse Saint-Joseph-d’Alma.

Note : des droits d’auteur s’appliquent aux photographies et images de la chronique. Il est par conséquent interdit de les sauvegarder pour diffusion sans l’autorisation de la source mentionnée au bas de chacune.

(1) Site Internet Biographie.ca

(2) Chronique d’Alma, Gaston Martel, 2017.

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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