Les Pères Trappistes de Mistassini: l’histoire d’une fondation

Lorsque nous lisons des textes traitant de l’histoire des Pères Trappistes de Mistassini, très souvent, lesdits textes débutent par Arrivés en 1892, les Pères Trappistes… Ceci est véridique, mais cela manque un peu de contexte.

Cette semaine, nous allons nous attarder à l’histoire de cette fondation et aux quelques années suivantes.

Par Christian Tremblay

Les Pères Trappistes pour les nuls

Si, aujourd’hui, cette institution rayonne surtout à cause de sa célèbre chocolaterie, ses cent vingt-cinq années d’histoire sont loin de ne se résumer qu’à cela.

Acteurs incontournables de la colonisation du nord de la région, ils ont été, volontairement ou non, au centre de presque toutes les péripéties de l’histoire de ce secteur, et ce, pendant très longtemps.

14- groupe de trappiste vers 1900 BAnQ Livernois

Groupe de Pères Trappistes à Mistassini, vers 1900. Outre les nombreux moments de prières à chaque jour, le travail de la terre était leur principale occupation.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine

Nous pourrions dire que, s’il est ardu de raconter une page de l’histoire du Saguenay, sans que le nom Price n’y apparaisse au moins une fois; c’est un peu la même chose en ce qui concerne les Pères Trappistes, pour tout le nord du Lac-Saint-Jean.

Les Pères Trappistes font partie de l’ordre des Cisterciens. Ordre dont la création, sans aller jusqu’à dire qu’elle se perd dans la nuit des temps, remonte tout de même à l’an 1098.

Sa vocation d’origine est de faire «…progresser à la fois le christianisme, la civilisation occidentale et la mise en valeur des terres (1)».

Illustration du Père Robert de Molesme, fondateur de l’Ordre des Cisterciens, vers l’an 1100.
Source: Wikipédia, auteur inconnu

Tout au long de leur histoire régionale, les Pères Trappistes de Mistassini répondront à cet appel, avec sévérité et discipline.

Le contexte de leur arrivée dans la région

Le Lac-Saint-Jean ne s’est pas réveillé, comme ça, un beau matin de 1892, avec des Trappistes sur le territoire. Explorons un peu le pourquoi de la chose…

Dans les années 1880, une bonne partie du sud de la région est en plein essor, côté colonisation. Déjà, beaucoup de villages sont debout, d’Alma à Saint-Félicien, en passant par le sud.

Dans le grand secteur Normandin, il y a des gens, mais nous sommes au tout début de la colonisation de ce coin.

Distribution de la population du Lac-Saint-Jean, en 1891. La partie nord est encore vierge.
Source: Atlas électronique du Saguenay-Lac-Saint-Jean

Il en est tout autrement pour le nord de la région. Il est, pour ainsi dire, virtuellement vide.

Un grave problème d’exode

Nous avons déjà abordé ce problème, ici-même, l’hiver dernier: à l’époque, le Québec entier était en pleine guerre aux colons.

Il fallait peupler et rapidement, pour contrer l’exode des Canadiens français, qui allaient en masse s’installer au nord des États-Unis, dans l’État du Michigan et dans l’Ouest canadien.

Un vaste programme de recrutement de colons fut mis en branle par le gouvernement, afin d’attirer surtout des Européens.

Si ce programme eut de graves ratés auprès des gens outre-mer, il connut tout de même un certain succès pour plusieurs, y compris des colons locaux, qui étaient à la recherche de nouvelles terres à défricher.

Justement, le Lac-Saint-Jean possédait un tel secteur vierge qui, de l’avis de plusieurs, était prometteur.

Les Pères Trappistes, une solution idéale

Toutefois, entre le début de la colonisation de la région, dans les années 1840 et 1890, le contexte avait changé. Il ne suffisait plus d’autoriser un secteur à la colonisation pour que des hordes de familles s’y précipitent.

Ceci a peut-être expliqué, en partie, le fait que le nord de la région tarda à se coloniser. Il fallait maintenant une promesse de cohésion et un projet de développement concret.

C’est dans cet esprit que les Pères Trappistes d’Oka furent sollicités, tant par l’évêché de Chicoutimi, que par le gouvernement, pour organiser ce territoire et le rendre attrayant pour les colons.

Attrayant ayant ici une connotation bien différente d’aujourd’hui, car en 1890, débarquer avec sa famille dans un territoire vierge n’avait rien de facile, avec ou sans Trappistes.

Ce ne fût pas l’enthousiasme

Il fallut plusieurs années pour convaincre les Pères Trappistes d’Oka de s’établir à Mistassini.

Le Père Abbé Dom Antoine Oger, accompagné par le Père Abbé Dom Jean-Marie Chouteau, de France, firent enfin une visite, en 1890, de la terre offerte par le gouvernement, pour que l’Ordre s’y installe. Déception.

Ces deux Pères constatent la même chose que plusieurs déjà: en beaucoup d’endroits, ce secteur est loin d’être propice à l’agriculture.

Les deux Trappistes mentionnent alors qu’il n’y «…avait pas sur ce domaine de quoi nourrir deux vaches (2)».

Finalement, cédant à l’insistance des autorités, les Pères Trappistes d’Oka annoncent la création d’un monastère, tout près de la rivière Mistassini.

Extrait de la lettre de Mgr Michel-Thomas Labrecque, décrivant sa joie, à toute la région, de voir arriver les Pères Trappistes.
Source: journal Progrès du Saguenay, 29 décembre 1892

Monastère, vous dites?

En 1892, les trois premiers Pères Trappistes arrivent dans la région, afin de déposer les bases de cette nouvelle communauté. Faire le trajet Oka-Mistassini demande, à l’époque, une semaine. Et encore, heureusement que le train se rendait dans la région depuis peu!

Les trois aventuriers débarquèrent du train à Roberval, se rendirent jusqu’à Saint-Méthode à cheval et finirent le tout en canot, jusqu’à leur nouvelle terre.

Le premier monastère ouvrit officiellement le 10 novembre 1892.

Monastère, mot bien pompeux, puisqu’en fait il s’agissait de la grange de Xavier Gaudreault! Homme qui porte, à juste titre, le statut de premier colon de ce secteur.

Extrait d’une lettre parue dans le journal La Presse, rédigée par M. Delay, curé de Mistassini, en 1904. Ce dernier raconte les circonstances de l’arrivée des Pères Trappistes, douze ans plus tôt.
Source: journal La Presse, avril 1904

On défriche!

Les trois Pères, Dom Antoine Oger en tête, se mettent à l’ouvrage rapidement. À peine un an plus tard, un premier petit vrai monastère est érigé. Rien de grandiose, loin de là.

Toutefois, il donne un signal clair aux colons cherchant de nouvelles terres, qu’à cet endroit, quelque chose était en train de s’organiser durablement.

Après avoir habité un an dans une grange, la petite communauté emménage dans ce premier monastère, construit de leurs mains. Bien que datée vers 1910, dans plusieurs centres d’archives, cette photographie date, en fait, de 1894, seulement quelques mois après l’ouverture du monastère.
Source: BAnQ, fonds Livernois

Une visite remarquée

Malgré des installations encore rudimentaires, le monastère reçut, en août 1894, avec toute l’hospitalité qu’il pouvait se permettre, l’Honorable Joseph-Adolphe Chapleau, alors lieutenant-gouverneur. Sur place, une adresse lui fut présentée de la part des colons du secteur.

Pas que des heureux

Pour certains journaux de la province et le journal La Presse en particulier, les efforts du gouvernement pour promouvoir la colonisation du Lac-Saint-Jean coûtent beaucoup trop cher aux contribuables Québécois.

Tout au long de 1894, ce journal critiquera ces initiatives, avec des chiffres qui, selon lui, sont trop élevés pour si peu de colons.

Si les débuts ont été difficiles, la prospérité a fini par être au rendez-vous, malgré les critiques de certains concernant le financement public de la colonisation du nord de la région.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine

Dans une guerre comptable, le journal Progrès du Saguenay, répliquera vertement et avec vigueur aux prétentions de Montréal, y voyant surtout de la jalousie de la part de la métropole.

Ça fonctionne, peut-être même trop !

Le plan de colonisation du nord de la région, élaboré par le gouvernement, est un succès dès les premiers mois. Le signal a été entendu de la part des colons.

En moins de temps qu’il le faut pour le dire, des dizaines de familles s’agglutinent autour du monastère.

Un curé de la Malbaie, profitant de l’ouverture à la colonisation de la partie nord, recrute des membres de sa communauté pour venir fonder un village ici.
Source: journal Progrès du Saguenay, juillet 1893

Ils viennent partout: du Québec, des États-Unis, de l’Ouest canadien et de l’Europe.

Autre indication que le plan du gouvernement fonctionne, plusieurs colons exilés reviennent chez eux.
Source: journal La Presse, mai 1894

Gérer la croissance rapide

Leur mission étant justement de favoriser l’arrivée de ces familles, les Pères Trappistes prennent les devants en offrant aux colons divers services, comme la chapelle, un bureau de poste, un magasin général, un moulin à scie et un autre, à farine.

En 1904, le journal La Presse dépêche un journaliste, afin de rédiger un très long texte, portant sur la progression de la région. On voit ici une illustration très intéressante parue dans son texte, montrant une famille de Mistassini en 1904.
Source: journal La Presse, 1904.

En 1895 seulement, quatre cents personnes y demeurent. Dès 1897, Mistassini devient une municipalité.

Problèmes et de graves critiques

Sans s’en rendre compte au début, cette structure sociale allait mener à une crise financière et à de graves critiques auprès des Pères Trappistes. L’une des causes état, justement, une croissance (trop?) rapide.

D’un côté, l’endettement des Pères…

Pour les Trappistes, offrir autant de services, en si peu de temps, avait demandé des investissements énormes. Leurs dettes étaient donc à la hauteur de ces projets.

De l’autre, l’endettement des colons

Profiter des scieries et autres, avait un prix pour les colons. Très rapidement, beaucoup d’entre eux se retrouvèrent à devoir de grosses sommes aux Pères Trappistes. Sommes qu’ils ne pouvaient rembourser.

La quadrature du cercle

Vous voyez, comme moi, l’impasse de cette situation malheureuse. Nous ne pouvons reprocher aux Pères Trappistes de vouloir rembourser leurs propres dettes, à la suite des investissements faits, justement, pour faciliter l’arrivée de familles.

Sauf que le nombre élevé de familles ne pouvant rembourser finit par peser trop lourdement sur les épaules de la communauté religieuse.

Avec ces dettes à rembourser et des clients qui ne payaient pas, il a été urgent de réagir, au nom de la survie même de la communauté.

Le premier groupe de Pères Trappistes en 1894. Ici également, elle est souvent datée de vers 1910, ce qui est une information inexacte.
Source: BAnQ, fonds Livernois

Plusieurs colons perdent leur terre au profit de Pères Trappistes

Ne pouvant pas rembourser leurs dettes, plusieurs familles durent se résigner à céder leur terre aux Pères, en guise de paiement.

Une terre à la fois, la communauté religieuse se retrouva bientôt avec un vaste domaine, dont elle ne voulait pas nécessairement et qui était, soit difficile à cultiver, ou encore en friche.

Se retrouvant, un peu malgré eux, avec un vaste domaine, les Trappistes durent faire face à plusieurs critiques, en prenant possession de terres dont ils ne voulaient pas nécessairement. Action qui les poussa presque hors de la région.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine

Les Trappistes, essuyant les critiques des colons et des autorités pour leur apparent désir de posséder une trop grande superficie de terre, prirent dans un premier temps, la décision de simplement fermer boutique et quitter la région.

Effectivement, posséder toutes ces terres était, en fait, un cadeau empoisonné. Que faire de lopins que nous ne voulons pas et qui, de surcroît, coûtent une somme folle en taxes à payer à la municipalité?

Posséder ces terres ne faisait que de continuer à creuser leur propre trou financier.

C’est l’évêque de Chicoutimi qui trouva la solution pour empêcher la fermeture, en 1901. Il obtint du gouvernement que les terres des Pères Trappistes forment une municipalité indépendante de Mistassini, les libérant ainsi du devoir de payer lesdites taxes.

Repartir sur d’autres bases

Une fois cette première crise de croissance passée et avec l’aide d’un nouvel arrivé, Dom Pacôme Gaboury, qui veilla à mettre de l’ordre dans les finances de l’institution, la première période dite de fondation tirait à sa fin.

Libérés de plusieurs soucis financiers, les Pères Trappistes purent continuer à faire prospérer leurs oeuvres, en se tenant loin des controverses.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine

Cette période de fondation variable, selon les cas, correspond, dans la hiérarchie des monastères, à la période où il y a moins de six moines résidents.

Le 1er janvier 1904, la communauté franchit une autre étape de son évolution, en étant érigée en prieuré, qui lui, compte plus de six moines. Le prochain pas étant l’abbaye, où un minimum de douze moines est nécessaire. Cette dernière étape arrivera en 1931 (2).

Le nouveau monastère, vers 1920, quelques années après cette première étape de fondation de la communauté.
Source: BAnQ

L’histoire de la fondation de cette institution méritait, je crois, d’être racontée avec plus de détails qu’une simple date, ou un petit paragraphe. Nous aurons certainement ,à un autre moment, l’occasion de continuer l’histoire de cette fascinante communauté qui, encore aujourd’hui, est une fierté régionale!

Note: des droits d’auteur s’appliquent aux photographies et images de la chronique. Il est par conséquent interdit de les sauvegarder pour diffusion sans l’autorisation de la source mentionnée au bas de chacune.

Note 1: Jean Chélini, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, Hachette, Pluriel, 1991, p. 369.

Note 2: Site Internet du monastère Notre-Dame-de-Mistassini.

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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