L’étrange affaire Sprot (2e partie) : Sprot et son destin

La semaine dernière, je vous ai raconté une histoire incroyable, concernant une disparition, survenue au Lac-Saint-Jean, en 1893.

Par Christian Tremblay

Comme vous n’êtes qu’à deux ou trois clics de cette première partie, je ne vais pas vous la résumer ici.

Avant de lire la chronique de cette semaine, il serait avisé, si vous ne l’aviez pas fait, d’aller la lire, la partager et revenir ici. Ainsi, nous serons tous à la même place et vous saurez de quoi l’on parle. Alors, pour ceux-là, on se revoit dans quelques minutes.

Pour les autres, je continue de raconter la vie de la famille Sprot, Léandre en tête. Si vous croyez que vous étiez au bout de vos surprises…

Source: Yannick Gagnon, photographe

En préambule, démêler le vrai du faux

Je ne vais pas faire une analyse de la société rurale des années 1890, mais à la lecture de ce qui suit, vous verrez qu’en 1896, en ce qui a trait à la famille Sprot, nous avions le cocktail parfait pour qu’en 2018, nous ne sachions plus qui croire.

Vue du lac Saint-Jean, de la pointe de Chambord, vers 1890. En cette période de colonisation, le mode de transmission des informations était surtout oral, laissant beaucoup de place aux rumeurs, qui devenaient, avec le temps, des vérités.
Source: BAnQ, Livernois

À savoir:

– Une population qui avait un fort préjugé défavorable envers cette famille et qui était prête à inventer des histoires, ou les amplifier.

– Une presse qui, loin des événements, rapportait des rumeurs comme étant des faits.

– Un clergé qui, de son côté, n’hésitait pas à être tout aussi créatif que ses ouailles, quand venait le temps de masquer, ou déformer des faits, lorsque l’événement ne correspondait pas aux bonnes moeurs catholiques.

Une adoption mystérieuse

Rappelons qu’en 1894, Sprot a été soupçonné du meurtre de Léonide Raymond, puis relâché faute de preuves. Fin 1895, le couple passe quelques mois à Québec et revient au Lac-Saint-Jean.

Le lac Bouchette, vers 1900. Cette région était encore très peu peuplée à l’époque des faits.
Source: BAnQ, Livernois

On retrouve un bébé mort chez les Sprot

À la mi-mars 1896, un bébé de quinze mois est retrouvé mort chez les Sprot.

Ce que dit la presse

La presse de l’époque raconte que, pendant que les Sprot étaient à Québec, ils se sont rendus dans une crèche et ont adopté un jeune enfant, sous promesse de l’élever.

 

Ce que disent les registres religieux

Selon les registres des décès, il y avait effectivement un enfant de plus dans l’entourage de la famille de Léandre Sprot et Désirée Tremblay, en mars 1896. L’enfant est né quinze mois plus tôt, à Saint-François-de-Sales.

Ses parents étaient Alexandre Sprot et Christine Gagné, de Montréal. Alexandre Sprot est présenté comme étant le frère de Léandre Sprot et le bébé serait mort cinq jours plus tôt, à Montréal.

Déjà un problème: il y a un ou des menteurs dans la salle

Malgré toutes les recherches, il a été impossible de connaître la vérité à propos de la provenance exacte de l’enfant. Nous ne savons pas où la presse a pris ses informations de crèche à Québec. Rumeurs? Mensonges racontés pour cacher autre chose?

Pour le registre religieux, tenez-vous bien!

– Naissance de l’enfant à Saint-François-de-Sales en 1894: introuvable. Rien dans les registres de cette paroisse ne mentionne cet enfant, sur une longue période avant et après le mois approximatif de sa naissance.

– Identité de ses parents: fausse, en tout ou en partie. En 1894, Christine Gagné avait plus de 45 ans. Pouvait-elle avoir un enfant à cet âge, à cette époque? Oui, peut-être…

Mais son mari inscrit dans le registre lui, ne le pouvait certainement pas, puisqu’ en 1894, il était décédé accidentellement, en Ontario, depuis six ans!

– Décès de l’enfant à Montréal, cinq jours avant son inhumation dans la paroisse de Saint-Thomas-d’Aquin au Lac-Saint-Jean: vous me permettrez d’avoir des doutes.

Il n’y avait aucune raison de le faire inhumer là. Christine Gagné était originaire de Tadoussac et son nouveau mari, un M. Gravel, originaire de Roberval. Le couple demeurait à Montréal et c’est là que Christine Gagné est décédée, en 1898.

– Si le bébé est mort à Montréal, il a bien fallu que quelqu’un le transporte, de cet endroit, jusqu’à la paroisse du Lac-Saint-Jean.

Certains émettront la possibilité d’un voyage au Lac-Saint-Jean du couple Christine Gagné et ce M. Gravel et que le bébé serait décédé ici. Possible, mais dans ce cas, pourquoi autant mentir dans le registre?

Difficilement lisible, l’inscription dans les registres du décès du petit Joseph-Aimé Sprot, quinze mois. Il contient plusieurs problèmes de faits.
Source: registre de la paroisse Saint-Thomas-d’Aquin

 

Où est la vérité alors?

Peut-être un mélange de quelques éléments de la presse et des registres, ceci pour cacher autre chose. La parentalité de l’enfant causait-elle un problème de morale? Pour une raison inconnue, les Sprot voulaient cacher l’adoption à Québec? Rendu ici, votre théorie vaudra la mienne.

On annonce la découverte du corps du petit Joseph-Aimé et l’arrestation prochaine de Léandre Sprot. Déjà, on parle de violence sur le corps.
Source: journal L’Électeur, 29 avril 1896

Un fait toutefois: le petit Joseph-Aimé, quinze mois, a été retrouvé mort chez les Sprot. Et lorsque le registre de décès a été rédigé, Léandre Sprot était présent et il savait déjà qu’il allait encore avoir des problèmes avec la justice…

«Est-ce un meurtre?»

C’est sous le titre «Est-ce un meurtre?»que Léandre Sprot fait un retour dans l’actualité régionale et Québécoise.

La presse qualifie le procès de procès à sensation.
Source: journal Courrier du Canada, juillet 1896

C’est le Dr Plourde qui est appelé, en mars 1896 donc, pour se rendre à la maison de la famille, afin de procéder à l’examen post mortem, sur le jeune Joseph-Aimé.

Ce fait accrédite un décès au Lac-Saint-Jean, puisqu’il n’y aurait eu aucune raison pour un médecin de la région d’examiner un bébé mort à Montréal plusieurs jours plus tôt.

Léandre Sprot mentionne alors que l’enfant est tombé malade et qu’il est mort après quelques jours.

Des blessures mortelles, selon le médecin

À la suite de l’examen du corps du petit, le médecin lui, est d’un autre avis. Il constate plutôt que le décès a été causé par une ecchymose à la tête. Sprot rétorque qu’effectivement l’enfant était tombé, expliquant la blessure.

Le médecin ne s’arrête pas là. Il parle de plusieurs autres blessures du même genre, un peu partout sur le corps du pauvre bambin.

On trouve matière à procès, à la suite de l’enquête. Les gens, eux, délient leur langue, à tort ou à raison.
Source: journal La Presse, 29 juillet 1896

Avec ou sans preuve, les gens autour se mettent à parler. Maltraitance et cruauté inouïe, reviennent souvent dans les conversations.

Sprot est accusé

Même s’il nie tout, Léandre Sprot est de nouveau accusé de meurtre, cette fois sur l’enfant qu’il venait d’adopter, selon les journaux.

Sprot est arrêté et est incarcéré à la prison de Chicoutimi, prison qu’il connaît bien. Après l’enquête préliminaire, on trouve matière à procès.

Chicoutimi, en 1880. Endroit où Sprot passa plusieurs semaines de sa vie, mais à l’intérieur des murs de la prison.
Source: BAnQ, illustration parue dans L’Opinion publique, 1880

Ledit procès s’ouvre en juillet, à Dablon (secteur Chambord et Lac-Bouchette), pour homicide involontaire.

Si, au cours de cette procédure, les preuves sont suffisantes, on devra changer l’accusation d’homicide involontaire, à meurtre au premier degré. Dans ce cas, le procès devrait être transféré à Chicoutimi.

Lac-Bouchette. Cette photographie a été prise en 1896, moment précis où se déroula la première partie du procès de Sprot dans ce secteur. Si la qualité de la photographie n’est pas au rendez-vous, le moment du cliché, lui, est fort opportun.
Source: BAnQ

Pour une deuxième fois en dix-huit mois, Sprot fait face à de graves accusations. Rappelons qu’à l’époque de ce second procès, dans la tête des gens, il est le meurtrier de Léonide Raymond. Rien pour aider sa réputation.

Au procès, la défense nie en bloc les accusations de mauvais traitements. Elle parle de chute de l’enfant.

La presse mentionne que Sprot ne semble pas jouir de toutes ses facultés mentales, mais n’en dit pas plus à ce sujet. Cette affirmation est faite sans aucune preuve et est peut-être influencée par l’histoire récente de l’homme.

L’accusation change et le verdict tombe

Jugeant les preuves suffisamment accablantes, l’accusation contre Léandre Sprot passe d’homicide involontaire, à meurtre. On se transporte alors à Chicoutimi pour la suite du procès.

On change l’accusation de Sprot.
Source: journal Progrès du Saguenay, juillet 1896.

Dès août, Léandre Sprot est relâché par le tribunal, faute de preuves suffisantes…

Trop d’incertitudes

À quel endroit ce bébé est réellement décédé? Montréal ou Dablon? Pourquoi ce registre cousu de fils blancs? Les blessures que portait le poupon ont-elles été mal interprétés par le médecin? S’est-il, lui aussi, laissé influencer par la réputation de Sprot à ce moment?

Si le bébé est effectivement mort à la suite de ces blessures, il a bien fallu que quelqu’un les lui inflige. Qui? Sprot qui a été libéré faute de preuves?

Christine Gagné et son nouveau mari, à Montréal, qui ont ensuite emmené le bébé dans la région pour le faire enterrer, en inventant une histoire avec l’aide de Léandre Sprot?

Des questions comme celles-là, il y en a encore à la tonne…

Une évidence, toutefois. Si le petit Joseph-Aimé, quinze mois, est décédé à la suite de mauvais traitements et que Sprot n’en était pas l’auteur, cette personne n’a jamais été inquiétée par les autorités.

Ce que nous savons des enfants Sprot

Il est difficile, plus de cent vingt-cinq ans après les faits, de savoir si ces rumeurs de maltraitance et de cruauté inouïe étaient fondés, ou si tout cela reposait sur la réputation, déjà bien entamée, de Léandre Sprot, à la suite de la disparition du jeune Raymond.

Par contre, il est permis je crois, de vouloir connaître les motivations de ce couple, qui est tellement pauvre que la femme doit mendier et qui décide d’adopter un enfant, si tel a été le cas.

Les décès des enfants en bas âges étaient légion en 1896. Selon les statistiques, c’était environ 25% d’entre eux qui ne passaient pas les premières années.

Voici la liste des enfants décédés de cette famille, entre 1893 et 1896.

– Marie-Louise, quatre mois, décédée le 4 novembre 1893

– Joséphine, huit ans, décédée le 6 mai 1894

– Marie-Albertine, cinq ans, décédée le 8 mai 1894

– Théodora, trois ans, décédée le 12 mai 1894

– Joseph-Aimé, quinze mois, décédé vers le 18 mars 1896 (1)

Deux choses sautent aux yeux. Premièrement, ce couple a perdu quatre enfants en six mois, dont trois en six jours. De plus, cette séquence de décès multiples arrive pendant et juste après les démêlés de Sprot avec la justice, concernant l’affaire Raymond.

Mortalité infantile élevée ou pas, ces quatre décès en six mois demeurent tout aussi tristes que spectaculaires.

Pour parler simplement, la famille s’est vidée de ses enfants!

Pour la petite Marie-Louise, il est possible qu’elle soit décédée dans les circonstances communes des morts de poupons de l’époque. Toutefois, perdre trois fillettes de trois, cinq et huit, ans en six jours, doit trouver sa source ailleurs.

Un autre enfant mystère

Dans la catégorie tant qu’à en parler, soulignons que Marie-Louise est un autre enfant mystère du couple.

Le registre de sa naissance, rédigé à Saint-Jérôme (Métabetchouan), mentionne John Sprot comme père et l’endroit où devrait se trouver le nom de la mère a été laissé en blanc.

 

Sauf que John Sprot est le père de Léandre et qu’il avait 75 ans au moment de la naissance de la petite.

Pour ce qui est de la mère, il est assez rare de voir un tel blanc. Habituellement, au moins, on inventait un nom! Rédigé ainsi, cela a l’air de vouloir dire <@Ri>insérez ici la mère que vous préférez y voir<@$p>.

Le registre du baptême de la petite Marie-Louise. Cette fois, il semble bien que le prêtre ait manqué d’imagination pour inscrire le nom d’une mère!
Source: registre de la paroisse de Saint-Jérôme

En tous les cas, la petite se retrouva chez Léandre Sprot et Désirée Tremblay, et ce sont ces deux noms que nous retrouvons dans le registre de décès de l’enfant comme parents, seulement quatre mois après sa naissance.

Les trois décès et six jours

1894 correspond exactement à la grande épidémie de scarlatine, qui sévit au Québec en 1894-1895. Cette épidémie causa la mort de, par exemple, plus de sept cents jeunes enfants à Montréal.

Se transmettant comme la grippe, la scarlatine s’attaque aux enfants qui ont de trois à huit ans. Avant trois ans, l’enfant a encore les anticorps de la mère face à cette maladie et après huit ans, l’enfant a développé ses propres anticorps. Entre les deux, il est vulnérable à cette infection. Évidemment, aucun vaccin n’existait en 1894.

Il est possible que ce soit cette maladie qui ait emporté ces trois fillettes, ou une autre infection mortelle de l’époque.

Je sais déjà ce que vous pensez, en lien avec les rumeurs de maltraitance et de cruauté inouïe. S’avancer sur ce terrain, sans preuve, ne serait pas une bonne idée.

À la fin de tout, c’est peut-être le fait de perdre tous ses enfants qui a poussé le couple à aller à Québec pour adopter un garçon.

Un destin unique

Léandre Sprot a eu un destin particulier, pour ne pas dire unique, dans notre région. Être accusé deux fois de meurtre et libéré les deux foi par manque de preuves, et ce, en moins de dix-huit mois, est pour le moins surprenant!

Tout comme le jeune Léonide Raymond, il est difficile de savoir ce qu’il est advenu de lui après ces événements. Il ne figure dans aucun recensement après cette période et s’il y est, ce n’est pas sous ce nom.

Une seule source, datant de 1933, mentionne qu’au moment du retour de Léonide Raymond, en 1904, Sprot était déjà décédé.

Pour le moment, seules deux lignes de texte racontent ce qui est arrivé à Léandre Sprot après le procès de 1896. L’auteur de ces lignes ne mentionne pas d’où il tient l’information.
Source: Journal L’Écho du Saint-Maurice, novembre 1933.

Si cette page de notre histoire est plutôt sombre, elle démontre bien, qu’ici aussi, nous avions notre part d’obscurité.

Remerciements: j’aimerais prendre quelques secondes pour remercier chaleureusement Mme Lucille Patenaude, de Lac-Bouchette. Mme Patenaude, qui fait de la généalogie, m’a été d’une aide inestimable pour retrouver plusieurs dates de naissance, ou de décès des acteurs de la chronique de cette semaine. Comme tous les passionnés d’un sujet, elle y a passé plusieurs heures gracieusement. Merci!

 

 

 

Note 1: Dans un scénario, où le petit Joseph-Aimé était bien un enfant adopté lors de leur voyage à Québec, à l’hiver 1896.

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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