Le rêve du fou à Bédard

1955. Orage, vent, grêle, hautes vagues, bris d’équipement. Au milieu du Piékouagami, sept nageurs, tentent de réaliser le rêve de Martin Bédard. Cette traversée du lac Saint-Jean n’a pas été comme les autres. En plus d’être la première, elle regorge de rebondissements à la hauteur du défi de l’épreuve.

Par: Christian Tremblay

C’est bien connu, plusieurs grandes réalisations débutent par un rêve fou. Un jour, on ne sait pas pourquoi, une personne lève la main et propose un truc qui, de toute évidence à ce moment-là, est soit impensable, soit impossible.

Buste de bronze de M. Martin Bédard, reconnu comme l’un des bâtisseurs de la ville de Roberval, en 2010.
Source: Archives Trium Médias.

Le premier réflexe, naturel, est de rire ou ridiculiser. Plusieurs, face à ces railleries, baissent les bras. Nous le ferions peut-être aussi. Peut-être, oui, sauf si…

Sauf si…

Sauf si, à ce moment précis de l’histoire, nous rencontrons une autre personne aussi folle que nous et, de surcroit, prête à relever le défi.

C’est exactement ce qui est arrivé à Martin Bédard, au début des années 1950.

Martin Bédard, le père de la traversée. Natif de Québec, il passe sa jeunesse au Lac-Saint-Jean, avant d’adopter la région définitivement.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P12714-1

On le nommait Le fou à Bédard, lorsqu’il disait qu’un jour, une personne allait traverser le lac à la nage. Et pour cause!

Ce rêveur original s’installait au bord du lac et, de son propre aveu, jasait avec lui. Bien plus tard, Bédard dira que l’eau du lac lui coule dans les veines.

Et l’autre rêveur

Pendant cette période difficile, face aux jugements des autres, Bédard en parle à l’un de ses amis de Québec, Jacques Amyot, nageur professionnel, qui a un peu moins de trente ans à l’époque. Amyot saute dans le bateau, ou plutôt dans le lac.

Une première traversée est organisée en juillet 1955. Le trajet: Péribonka-Roberval.

Le marathon d’aujourd’hui est d’une distance de 32 kilomètres. Toutefois, pour cette première traversée, la distance sera un peu moindre, soit environ 26 kilomètres.
Source: Wikipédia

Martin Bédard, lui-même ancien champion amateur de nage, de 1932 à 1934, voit son rêve fou se réaliser. Les gens observent, sans doute un peu incrédules.

Pour cette première traversée, il n’y a que sept nageurs et devant eux, le lac et l’inconnu.

Personne pour dire «Fais attention à ceci ou cela». Pour le savoir, il faudra le vivre.

À Péribonka, 5 h 15 le matin un 23 juillet 1955

Six nageurs et une nageuse sont à la plage Vauvert de Péribonka. Voici les noms, selon la liste officielle de la Traversée du lac Saint-Jean.

Il s’agit de Jacques Amyot de Québec, Robert Cossette du Saguenay, Raymond Théberge de Lévis, Réal Blais, Marcel Drouin, Paul Lambert, et finalement, la très jeune Louise Parenteau, seize ans, de Trois-Rivières.(1)

Les sept premiers nageurs, lors de cette tentative historique. Seul l’un d’entre eux, Jacques Amiot, au centre, réussira l’exploit. On remarque également la jeune Louise Parenteau, âgée de seulement 16 ans, à gauche.
Source: BAnQ, Journal Progrès du Saguenay.

Le temps est loin d’être idéal pour cette première tentative. Rien pour rassurer…

La sécurité

Côté sécurité, le Club aquatique du Lac-Saint-Jean, présidé par M. Bédard, fait tout son possible, ne sachant pas réellement à quoi s’attendre.

Ainsi, une équipe de secours de l’Ambulance St-Jean patrouillera le lac, un autre bateau à fort tonnage servira pour le reporter officiel du club, chaque nageur a l’obligation d’être accompagné de son entraîneur dans une chaloupe, avec un (!) ou plusieurs rameurs.

L’entraîneur et les accompagnateurs devaient, eux aussi traverser le lac, mais à la rame. Ces grandes chaloupes, identifiées au nom des nageurs, luttaient et luttent encore, contre les aléas du lac. Ici, celle de Régent Lacoursière, gagnant de l’édition 1960.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria Chapdelaine, fonds P355 Louis-René Perron.

De plus, une personne représentant le Club aquatique sera présente dans chacune des chaloupes. Pour ce qui est du quartier général, lors de l’événement, il sera au collège Notre-Dame de Roberval.

Le départ

Un peu après 5h, un premier nageur se lance le premier à l’assaut des eaux du lac, suivi de Théberge, Amyot et des quatre autres.

Cette première traversée n’était pas une course, le but premier étant de réussir la traversée, non de le faire le plus rapidement possible.

Les premières années de la compétition, le départ avait lieu à la plage de Vauvert. Pour les nageurs, en plus du talent de nageur, une base pour la drave semblait nécessaire!
Source: Site encyclopédique sur l’histoire du Québec depuis 1900, Université de Sherbrooke.

Très vite, les problèmes commencent. Un premier gros orage, ajouté aux forts vents, fausse le compas des chaloupes qui accompagnent les nageurs. De la grêle s’abat même sur les nageurs.

La périlleuse traversée

Désorientées par ces bris d’équipement, toutes les embarcations dévient de leur trajectoire. La navigation se fait alors à vue. Dans ces circonstances, nous pouvons deviner qu’il est facile de se perdre.

L’un des premiers à s’égarer est Jacques Amyot. Le nageur et son équipe croient être dans la bonne direction, ce qui n’est absolument pas le cas.

On retrouve Jacques Amyot, et on perd Robert Cossette!

Une heure après la tempête, un bateau retrouve enfin Jacques Amyot. L’équipage du bateau lui montre la bonne direction. Cette mésaventure lui fera faire dix kilomètres de plus que la distance prévue.

Entretemps, les accompagnateurs de Robert Cossette se rendent compte, avec stupéfaction, qu’il y a trop de monde dans la chaloupe pour embarquer leur nageur, si celui-ci abandonne! (2)

À la hâte, ils cherchent et trouvent un autre bateau pour se délester d’une personne. Au retour de l’équipage, ce dernier ne retrouve plus Cossette…

Des recherches débutent. Une rumeur de noyade se répand dans la population. Un avion de secours décolle, trois chaloupes de la Price Brothers participent aux recherches, en plus de mettre en alerte les avions du C.A.R.C de Bagotville.

Abandonné, Cossette se guide du mieux qu’il peut. Jouant de prudence, il retourne en direction de la rive et trouve une mince pointe de terre. Il y reste, seul, pendant près d’une heure.

Au fil des années, plus de 160 nageurs ont été retirés de l’eau, au moins une fois. Une sécurité adéquate, en toutes circonstances, est donc nécessaire.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria Chapdelaine, fonds P355 Louis-René Perron.

Voyant enfin une chaloupe de Price, il hurle et fait des signaux pendant dix minutes, mais personne ne le remarque.

Cossette prend alors la décision d’aller à la rencontre des sauveteurs. Il saute de nouveau dans le lac et nage en leur direction pendant vingt minutes, avant qu’enfin, il soit secouru.

Cette mésaventure, qui dura plusieurs heures, aura fait nager Cossette, seul dans le lac, cinq des sept heures où il a été dans l’eau!

Autres abandons

Peu après midi, un second nageur abandonne, suivi de Raymond Théberge et d’un autre. Dans le cas de Théberge, il aurait difficilement pu se rendre à Roberval, puisque la désorientation des bateaux le fit partir dans le sens contraire de la compétition… On le retrouva à quelque part dans le secteur de Sainte-Monique.

Depuis déjà longtemps, des dizaines d’embarcations suivent les nageurs à bonne distance. Impossible donc de les perdre. En 1955, toutefois, les choses ont été beaucoup plus compliquées, notamment à cause de la température exécrable sur le lac.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria Chapdelaine, fonds P355 Louis-René Perron.

Vents et orages

En début d’après-midi, Jacques Amyot, la jeune Louise Parenteau et un autre nageur, luttent encore contre le lac, les vagues et les orages.

Vers 15h, un des compétiteurs, qui est seulement à huit kilomètres de l’arrivée, se retire de l’eau à son tour. Ne reste qu’Amyot et Parenteau.

La nouvelle du retrait de Louise Parenteau

Jacques Amyot se dirige lentement, mais surement, vers Roberval. Il semble bien qu’il sera le premier à vaincre le Piékouagami.

On annonce alors le retrait de Louise Parenteau. On espérait, mais vu les conditions climatiques et son âge, c’était déjà un magnifique exploit de se présenter au départ.

L’arrivée d’Amyot

À 16h48, après 11 heures 32 minutes de nage, Jacques Amyot, 30 ans, partenaire de rêve de Martin Bédard, touche la rive de Roberval, sous les acclamations d’une foule nombreuse. Il semble bien en forme.

Ses premiers mots après sa sortie de l’eau seront «C’est long!». Il demandera ensuite… de la crème glacée!

De la première traversée, en 1955, à aujourd’hui, des milliers de personnes ont toujours été au rendez-vous pour applaudir les exploits des athlètes. Ici, en 1975.
Source: Société historique du Saguenay – Fonds Maison de la Presse, FPH-50-08664-01

Après des orages, des vagues énormes, des vents et de la grêle, rendant tout difficile pour bateaux et nageurs, le défi était relevé.

Nous vivions maintenant dans un monde où il était possible de traverser cette mer intérieure à la nage.

Tout se passait bien encore vers 17h donc. La mission était réussie, on célébrait déjà le succès de l’événement et sans doute y avait-il des gens qui pensaient à l’année suivante.

Tout se passait bien, sauf qu’il manquait un nageur, ou plutôt une nageuse, sur la rive de Roberval.

Mais où est Louise Parenteau?

Cela faisait maintenant plusieurs minutes que son retrait avait été annoncé. Amyot et les autres célébraient. Mais pas de nouvelles de la nageuse.

On débuta alors la troisième recherche de la journée, pour cette fois, tenter de retrouver la jeune Parenteau. Si les premières minutes furent sans doute angoissantes, la nouvelle, un peu plus tard, eue l’effet d’une bombe: Louise Parenteau nageait encore!

L’annonce du retrait avait été une fausse rumeur, qui s’était répandue rapidement. Pendant tout ce temps, la nageuse se débattait, seule avec sa chaloupe, pour joindre Roberval.

L’équipe s’était égarée pendant l’un des orages et ils se trouvaient maintenant tout au fond de la baie de Saint-Prime, à plusieurs kilomètres de l’arrivée, mais tout de même pas si loin que cela.

Dans un mouvement de foule instantané, toute la population se prit d’affection pour la jeune femme. Après plus de douze heures de nage, elle luttait toujours!

Elle doit arrêter!

Vers 17h15, la limite de douze heures de compétition est dépassée. Malgré tout, Parenteau tient tête et continue. Informé de la situation, c’est Martin Bédard en personne qui doit prendre un bateau et se rendre auprès de la jeune fille.

Après plusieurs minutes, il finit par la convaincre d’abandonner, pour sa santé et sa sécurité.

Nous pouvons imaginer que ce ne fut pas facile pour Bédard, car la jeune Trifluvienne ne lâcha prise qu’à 18h15, soit après plus de treize heures de nage.

Épuisée, mais en relative bonne forme, on la ramena à Roberval en bateau.

Une héroïne à Roberval

C’est littéralement en héroïne qu’elle fut accueillie à Roberval, par des centaines de personnes, encore présentes sur le site de l’arrivée des nageurs.

Louise Parenteau, à son arrivée à Roberval, le 23 juillet 1955. Un tonnerre d’applaudissements pour la jeune femme de 16 ans.
Source: BAnQ, Journal Progrès du Saguenay.

Sachant reconnaître la détermination de l’adolescente, les gens sur place et des environs, participèrent à une collecte populaire, organisée par le poste de radio CHRL de Roberval. C’est près de 1 000 $ qui furent amassés pour elle, gracieuseté de toute la population.

À titre comparatif, Jacques Amyot reçut, lui, 1 350 $ pour sa victoire.

Louise Parenteau, de retour à Trois-Rivières, sera également célébrée à la hauteur de sa détermination et nommée reine du Gala nautique de sa région.

Mais bien au-delà de l’aspect monétaire, le côté humain, de ce qui allait devenir une compétition, prenait déjà le premier plan.

En une seule journée, la région savait que ce rendez-vous allait maintenant être annuel. Il le fallait, tout simplement.

Le rêve d’un fou avait gagné.

Au fil du temps

Combien d’histoires de héros pourrions-nous ajouter à ces premiers nageurs? Nous pourrions, certes, en rédiger plusieurs chroniques.

Dès que nous avons un nom en tête, un autre prend sa place. Impossible de s’en faire un classement logique. Pourquoi? Parce que chaque traversée, ou tentative de traversée, est un exploit unique.

Quelques-uns des nageurs dont tous se souviennent. Christine Cossette, Claudio Plitt, Ireene van der Laan, Philip Rush et Nathalie Patenaude.
Source: Société historique du Saguenay – Fonds Maison de la Presse, FPH-50-07532-01.

Chacun de ces nageurs et chacune de ces nageuses s’est un jour levé, a regardé, à partir de Péribonka, vers la direction à prendre en se disant «Je dois le faire».

Un moment magique

Beaucoup de nous en avons, de ces moments à la Traversée, qui sont encrés en nous. Le mien est, je crois, partagé par plusieurs.

Ce jour inoubliable de 2004, où Robert Cossette, 74 ans, traversa le lac, 49 ans après sa première tentative. Jamais de ma vie je ne vais oublier ce moment magique, chargé d’une émotion indescriptible, pour tous ceux qui y étaient.

Robert Cossette, décédé en 2016, à l’âge de 84 ans, lors de sa dernière traversée en 2004. L’homme, plus grand que nature, se sera présenté 12 fois au départ de Péribonka. Il a traversé la Manche et le lac Ontario. Il descendit le Saguenay à plus de 25 reprises. La dernière fois, il avait 75 ans. En 2005, il a été intronisé au Temple de la renommée de la natation.
Source: Archives Trium Médias.

Quelques-uns des héritiers sportifs de Martin Bédard

Les Jacques Amyot, Robert Cossette, John Kinsella, Greta Anderson, Claudio Plit, Petar Stoychev, Paul DesRuisseaux, Régent Lacoursière, Robert Lachance, Irene Van der Laan, Christine Cossette, Stéphane Lecat et combien d’autres.

Un autre héros du lac. John Kinsella. Il gagna la compétition à sept reprises, de 1974 à 1980. Durant cette période, il fit passer le temps de la traversée, de plus de huit heures, à sept heures.
Source: Société historique du Saguenay – Fonds Maison de la Presse, FPH-50-03235-01.

Tous ces athlètes, qu’ils soient natifs des États-Unis, Danemark, Hollande, Égypte, Argentine, France, Australie, Bulgarie, de partout au Canada, du Québec, ou d’ailleurs dans le monde, sont pour nous, je le crois, des Jeannois d’adoption.

Cette première traversée devait, je crois, être racontée. Si elle n’a pas été parfaite, elle a été le début de quelque chose qui, encore cette semaine, fera vibrer toute la région.

La traversée en chiffres, de 1955 à 2013, inclusivement (3)

– 431 nageurs différents, représentants 36 pays ont participé à la Traversée internationale du lac Saint-Jean

Parmi eux:

– 313 étaient des hommes.

– 118 étaient des femmes.

– Deux de ces femmes ont remporté l’épreuve: Greta Anderson (USA), en 1958 et

Judith De Nys (NED), en 1966.

– 160 nageurs ont été retirés de l’eau à au moins une reprise.

– 31 nageurs ont terminé après le temps réglementaire au moins une fois.

– Neuf nageurs ont réussi l’aller-retour de 64 km (Roberval-Péribonka-Roberval), soit le parcours utilisé de 1985 à 1989.

Vous, quel est votre plus beau souvenir sportif de la Traversée du lac Saint-Jean?

Note 1: La liste des nageurs participants de cette chronique est celle tirée du site officiel de l’organisation de la Traversée Internationale du lac Saint-Jean. Il est toutefois important de signaler la grande confusion des médias de l’époque, quant au nombre de participants et leurs noms. Ainsi, selon les journaux, des noms comme André Duplin, Ron Dyer, Yvon Tremblay, y apparaissent, entre autres. Par ailleurs, il est parfois question de cinq, six, ou sept nageurs. Certains médias décrivent même des faits concernant des événements lors de la compétition, de la part de nageurs, qui ne sont même pas sur la liste officielle. Devant toutes ces incertitudes, seule la liste officielle de l’organisme a été utilisée, et le terme “nageur” lorsque l’identité de l’un d’eux, face à un événement, est incertaine.

Note 2: Une autre source journalistique de l’époque mentionne plutôt que la chaloupe de Cossette a eu un ennui technique, perdant ainsi le nageur. Cette chronique adopte la version la plus répandue, tout en ne fermant pas la porte à l’autre possibilité, la cause de la perte du nageur étant, somme toute, secondaire.

Note 3: Statistiques du site Internet de la Traversée internationale du lac Saint-Jean.

Christian Tremblay, chroniqueur historique, administrateur de la page Facebook Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

Merci de commenter !

Ce site utilise Akismet pour réduire le pourriel. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.