Les inondations de 1926-1928 (1ère partie) : La genèse

Communément appelée La Tragédie du Lac-Saint-Jean, cette période de l’histoire de la région est certainement l’une des plus complexes à raconter. En effet, les eaux du lac ne sont pas montées toutes seules, à la faveur d’un hiver neigeux.
Le contexte, les enjeux, les coulisses politiques, les intérêts de tous et chacun, ont joué dans la perception moderne, que nous pouvons avoir de cette tragédie.

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Cette photographie non datée montre le premier moulin à pâte mécanique de Péribonka qui fut en fonction des 1901. Bien avant l’érection des grands barrages, plusieurs exploitaient les ressources hydrauliques des rivières autour du lac Saint-Jean.
Source : Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, Fond Louis Coulombe, P254

Par: Christian Tremblay

La chaîne des événements, qui menèrent à la Tragédie du Lac-Saint-Jean de 1926-1928, débute bien avant ces années. Nous devons remonter à plus de dix ans auparavant. Déjà, à cette époque, des industriels connaissent tout le potentiel hydroélectrique de la région.

Des démarches, pour recevoir les autorisations nécessaires, débutèrent dès le milieu de la décennie 1910. Cependant, la Première Guerre Mondiale retarda ces projets de plusieurs années.

La documentation

Bien malin celui qui pourrait se vanter de retrouver un texte totalement neutre, pour documenter cette période. Il y a trop d’intérêts et d’émotions de toutes parts.

D’un côté, les agriculteurs affirment qu’ils se sont fait voler leur terre illégalement et de l’autre, tous les intérêts financiers, politiques et la nécessité de doter la région d’un pouvoir électrique considérable, en créant des milliers d’emplois.

Pointe de Péribonka.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, Fond Louis Coulombe, P254

Même Rossel Vien, auteur reconnu pour avoir rédigé un livre historique de référence, sur Roberval, a pris, peut-être malgré lui, position.

En effet, tout son chapitre sur cette tragédie, qui inonda une bonne partie des terres arables du Lac-Saint-Jean, va dans le sens d’une exagération des faits de la part des cultivateurs.

Vien va même, tout au long de ce chapitre, jusqu’à mettre entre guillemets l’expression «tragédie du Lac-Saint-Jean» et «tragédie», afin de signifier qu’il n’y avait rien de tragique là.

Malgré sa description juste pour plusieurs aspects, il réduit l’importance et le rôle des opposants à sa plus simple expression. Qualifiant même le ton, de l’une des communications du comité de défense des cultivateurs, de pathétique.

À Saint-Méthode, le 26 mai. Le niveau du lac dépasse les 21 pieds. Ce village sera sous les eaux en très grande partie, forçant le départ de plusieurs cultivateurs.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002,S7,alb.20-1,P004-02

Il y avait donc, à ce bout du spectre, tous ceux qui croyaient que le haussement du lac, afin d’exploiter son potentiel et faciliter la navigation, était nécessaire pour faire prospérer la région.

Puis, il y a l’autre bout du spectre

Un exemple frappant, représentant cette fois les agriculteurs, est un autre livre important, La Tragédie du lac Saint-Jean, de Mgr Victor Tremblay. Même si sa préface se prétend neutre, le contenu, d’un bout à l’autre du livre, ne le reflète absolument pas.

Il faut le dire, Mgr Tremblay peut difficilement être objectif, étant le fils de M. Onésime Tremblay, figure emblématique de la défense des cultivateurs.

Alors, si des auteurs de réputations sérieuses et ayant écrit des livres importants, pour notre histoire, ont agi ainsi, volontairement ou pas, à qui diable se fier?

Notre jugement personnel, sera sans doute la meilleure réponse à cette question.

Distinguer les débats

Pour ajouter à la confusion, afin de juger de la Tragédie du Lac-Saint-Jean, nous confondons souvent les deux combats distincts, qui avaient lieu simultanément.

À savoir, d’une part, si oui ou non, la région voulait de ces barrages et d’autre part, à quel point il était acceptable de hausser le niveau du lac, pour satisfaire tout le monde, une fois les barrages en opération.

Hôtel-Dieu Saint-Michel, à Roberval. L’évacuation des malades fut envisagée.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002,S7,P03206-01

Ne pas prendre les gens pour des idiots

Autre aspect à ne pas négliger: les intérêts de plusieurs. Une personne ne faisant qu’effleurer la documentation verra, qu’à l’époque, la Ville de Roberval, en tant qu’entité, s’est toujours montrée favorable aux barrages et au rehaussement des eaux du lac.

Cette ville a en effet su tirer son épingle du jeu en recevant d’énormes compensations.

Mais si je vous disais que le maire de Roberval à l’époque, Thomas-Louis Bergeron, était également l’un des avocats de la Compagnie Duke-Price, propriétaire des barrages?

Et qu’un autre membre de ce conseil de ville, M. Osias Gagnon, était également un industriel qui, selon Mgr. Victor Tremblay, recevait des contrats de Duke-Price?

Si ce conseil de Ville, à la face du monde, appuyait l’exploitation électrique de la région, au point d’inonder de vastes territoires, était-ce le même avis de la population qu’il était censé représenter?

Comme on le voit, il faut parfois soulever une pierre pour trouver autre chose.

Cacher la vérité ?

Mgr Tremblay fait état, dans son livre, d’une entente avec le gouvernement, datant de 1922, permettant à la Compagnie le début de la construction. L’auteur laisse sous-entendre que, déjà à ce moment, Duke-Price avait les coudés franches pour monter le niveau du lac à 17,5 pieds.

Sans assurance d’avoir un tel niveau, la Compagnie prétextait la non-rentabilité du projet et risquait de simplement tout abandonner.

Ce n’est que bien des années plus tard, que les cultivateurs apprendront l’existence de cette entente.

Pendant ces années, tant l’entreprise que le gouvernement ont laissé d’honnêtes cultivateurs acheter des terres, travailler à les rendre prospères, construire des maisons, des granges, etc. Plusieurs se sont endettés afin de réaliser leur rêve.

Alma, pont Saint-Joseph, 1928. Au plus fort de l’inondation, Duke-Price se retrouve entre l’arbre et l’écorce. Soulager trop rapidement le lac Saint-Jean, de son surplus d’eau, aurait comme conséquence de causer des dommages à Alma. En amont, des tonnes de billes de bois pourraient déferler sur la ville.
Source: Société historique du Lac-Saint-Jean.

Devant les premières inquiétudes des cultivateurs, qui voyaient s’ériger le barrage, députés et ministres affirmaient que cette exploitation ne se ferait pas au détriment de ceux-ci.

S’ils avaient su, en 1922, ce qui se tramait en coulisses, leurs décisions auraient-elles été différentes?

La Compagnie en rajouta, en demandant aux curés de la région de plaider, en pleine chaire, les avantages de l’industrie. Curés qui, d’ailleurs, s’exécutèrent en bonne partie.

Également, comment expliquer le fait que, dans au moins un cas, l’avis paraissant dans la Gazette Officielle, afin de demander au gouvernement l’autorisation de terminer l’ouvrage, a été publiée des mois après que les travaux demandés fussent terminés et les pelles fermées?

À chaque fois, les agriculteurs se retrouvaient devant des faits accomplis et ne pouvaient plus rien y changer.

Pont couvert de Sainte-Monique, lors de la crue des eaux.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, Fond Louis Coulombe, P254

La presse écrite

Pourquoi également, le journal Le Colon, le 4 novembre 1926, prend énergiquement position en faveur des agriculteurs avec, par exemple, des exclames de ce genre:

«Nous sommes là, sans exagération, en face d’un véritable désastre. Personne n’entretient des sentiments antipathiques à l’industrie, même dans notre région; mais c’est à la condition qu’elle ne vienne pas dire aux cultivateurs: Ôte-toi de là que je m’y mette».

Et que soudainement, le 25 novembre, il distribue son journal partout, même à des gens qui n’étaient pas abonnés, vantant les dédommagements reçus par les agriculteurs, prétendant que la zone inondée est faible et disant que «Tant que la Compagnie se montrera juste et équitable envers chacun, pourquoi lui faire une guerre injuste et paralyser tous développements futurs?»Alors que dans les faits, les agriculteurs ne reçurent qu’une infime partie de ce qu’ils avaient perdu…

Sous la force du courant, le pont couvert de Sainte-Monique fut emporté. C’est à cause d’une crue semblable, en 1928, que le lac Saint-Jean gonfla aussi rapidement, avec les pelles fermées à Alma.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, Fond Louis Coulombe, P254

Un Premier ministre au comportement questionnable?

Autre exemple qui fait réfléchir. En janvier 1927, soit six mois après la première période d’inondation, le Premier ministre déclare publiquement, pressé par l’opposition, «La Compagnie a agi illégalement et sans droit, de la façon la plus illégale possible, inondé les terrains des cultivateurs, avant de les avoir acquis.»

En 1933, dans le dédale judiciaire incroyable, qui suivit pour obtenir réparation, le seul recours qu’il reste pour le comité de défense des agriculteurs est de s’adresser directement au Conseil Privé de Londres.

Dans un premier temps, après étude, ce Conseil accepte d’entendre la cause. L’espoir renaît, une fois de plus pour le comité de défense des agriculteurs, avec Onésime Tremblay à la présidence.

Le Premier ministre Taschereau, alerté, demande quelques jours de vacances, soi-disant pour se reposer. Pourtant, on le retrouve à Londres, en train de demander au Conseil Privé de ne pas entendre cette cause.

Il mentionne alors qu’une décision mettrait la province dans une situation impossible.

Il obtint gain de cause et le Conseil n’entendit pas la requête de nos cultivateurs.

Des exemples nombreux

Les exemples, tels que cités plus haut, sont nombreux, compliquant d’autant notre capacité à juger du comportement des uns et des autres.

À Saint-Méthode, le 30 mai 1928. Le baptême de l’enfant de Josaphat Guillemette et Fabiola Saint-Jean. Le petit, du prénom de Georges, était né la journée précédente. Georges Guillemette se maria et s’établit à Saint-Méthode, comme son père. Il eut, lui aussi, une famille nombreuse.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002,S7,alb.20-1,P029-03

Les protagonistes

Dans ce choc des visions, qui dura presque une décennie, deux grands groupes s’affrontent. L’Industrie, représentée par la Compagnie Duke-Price et le groupe de défense des cultivateurs, représenté par M. Onésime Tremblay.

Onésime Tremblay (1856-1947)

Pour l’histoire et les défenseurs des droits des cultivateurs, l’opposition à l’inondation des terres arables du Lac-Saint-Jean et à la lutte pour recevoir de justes compensations, a un nom: Onésime Tremblay.

Au Banc de sable, vendredi le 1ier juin 1928. Le niveau du lac est à presque 24 pieds. Sur la photo, Armand Gagnon et Joseph Levesque tentent d’avancer.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002,S7,alb.20-1,P061-03

Président du comité de défense des agriculteurs, lésés des inondations de 1926-1928, Onésime Tremblay, agriculteur de Saint-Jérôme, luttera contre les propriétaires des barrages et le gouvernement, jusqu’à sa propre faillite.

Multipliant les relevés, études, représentations et requêtes de toutes sortes, il devra, malgré tout, s’avouer vaincu.

Plus qu’un président de comité de défense, il symbolise également la lutte de la sauvegarde des ressources de la terre d’une région.

Onésime Tremblay n’a jamais été contre le développement hydroélectrique de la région. Seulement, selon lui et son comité, ce progrès ne devait pas se faire au détriment de familles, qui avaient donné tout ce qu’elles avaient, et même plus, pour coloniser le Lac-Saint-Jean.

L’Industrie

Dès le début des années 1910, divers industriels constatent le potentiel hydroélectrique de la région.

Une course à l’exclusivité des droits d’exploitation fait rage, pendant plusieurs années. Finalement, la réalisation des barrages, à la hauteur d’Alma, permit à la région d’exploiter tout le potentiel hydroélectrique du lac Saint-Jean.

De ce fait, ce pouvoir électrique facilita l’implantation de plusieurs industries, dans divers domaines, comme l’aluminium et le bois, créant ainsi des milliers d’emplois directs et indirects.

Le pont Taché à Alma, tout près du barrage, le 26 mai 1928.
Source: Société historique du Lac-Saint-Jean, F1000, S11, SS2, D

Sans ces apports économiques, force est de constater que la région n’aurait pas été capable de se développer aussi rapidement et à la mesure de ses ambitions de l’époque.

Une cohabitation difficile, mais nécessaire

L’histoire de la cohabitation, entre les industries qui exploitent le lac et les Jeannois, est complexe et pleine de nuances.

Pour les nombreux travailleurs de ces industries, la hausse du niveau du lac était un mal nécessaire, alors que pour les cultivateurs, c’était la perte de leur gagne-pain.

Nous pouvons comprendre le désespoir de ces cultivateurs qui, se levant un matin de 1926, constataient, horrifiés, que leurs efforts pour nourrir leur famille étaient sous l’eau.

Plusieurs de ces cultivateurs, n’en pouvant plus, ont simplement quitté la région.

Entre Desbiens et Chambord. M. Gagnon, avec un radeau, fait traverser les voitures.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002,S7,P09697-02

À l’inverse, se voir congédié par son entreprise, parce qu’il n’y avait pas assez de travail, par manque de pouvoir électrique, n’était pas plus drôle. Le travailleur se retrouvait dans la même situation que l’agriculteur, mais pour la raison inverse.

La semaine prochaine, nous verrons, dans la seconde partie consacrée à la tragédie du Lac-Saint-Jean de 1926-1928, comment les agriculteurs perdirent leur terre. Nous referons le fil des événements, qui bouleversèrent toute la région.

Christian Tremblay, chroniqueur historique, administrateur de la page Facebook Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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