Au Lac-St-Jean : 150 ans de musique dans nos familles!

Au tout début de cette chronique historique, en mars dernier, je mentionnais que, même s’il était important de parler des grands événements, une place serait également réservée à des gens moins connus, mais qui, par leurs actions, ou activités, méritaient de l’être.

Par: Christian Tremblay

Eux aussi font partie de notre histoire régionale, tout autant que les grands personnages. Ils sont importants car ils étaient dans le quotidien des gens, parmi eux.

J’aimerais, aujourd’hui, vous en présenter quelques-uns, sous le thème de la musique!

Travailler, construire, survivre et lutter, c’est bien beau, mais les gens d’ici savaient aussi s’amuser!

Joseph Désiré Marcoux (1850-1888), Saint-Prime

Le destin tragique de cet homme n’a d’égal que sa popularité à l’époque. Joseph Désiré Marcoux nait à Beauport en 1850. Très vite, il développe un talent pour un instrument de musique: la clarinette.

1- Joseph Marcoux SHS-P002,S7,P03346-03

En 1878, il triomphe au jubilé musical de Montréal. Ébahis devant ce talent hors du commun, les juges s’interrogent sur ce musicien qui n’a fréquenté aucune école de musique. Après une ovation, on lui examine même les doigts, fascinés!

Aux questions insistantes à propos de son métier, il répond ceci:

«Je ne suis ni avocat, ni médecin, je suis cultivateur. Je joue un instrument de musique qui me permet d’exprimer la douceur, la joie, tous mes meilleurs sentiments, sans orgueil, comme l’oiseau se joue dans le feuillage, ou le ruisseau qui se joue dans la prairie. Ce qui vous surprend, j’en suis sûr. C’est là ma meilleure distraction et je ne rougis pas de mes doigts de défricheur!»

C’est la nuit, seul, qu’il apprit à jouer de cet instrument. Agriculteur de métier, c’est en 1885, à la suite d’une chicane de famille, concernant un héritage, qu’il déménage à Saint-Prime, avec sa femme, Eulalie Grenier. Son frère, Thomas Marcoux, est abbé dans le secteur.

Sans le sou, il réussit tout de même à s’installer et vit de sa terre. Mais sa véritable passion, reste la musique!

Il joue partout, à toutes les occasions. Sa réputation dépasse, et de loin, les frontières de la région.

En 1887, il fonde l’Union musicale Sainte-Cécile de Roberval.

29 Photographie de l’Union musicale Ste-Cécile, prise sur le bateau Péribonka, 1887
Source: Livre Fatal destin d’un agriculteur-musicien, Albertine Marcoux

Toujours à la même période, le village de Saint-Prime reçoit un invité de marque, le Premier ministre Honoré Mercier.

Au passage du cortège, le clarinettiste sort sur sa galerie et entonne plusieurs airs patriotiques. Les acclamations fusent, les chapeaux et mouchoirs volent dans les airs!

Honoré Mercier fils, lors de son passage à Saint-Prime.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002, S7, P04442-02.

Une fin tragique

Malheureusement, Joseph Désiré Marcoux, virtuose de son instrument et cultivateur, connut une fin atroce…

À l’hiver 1888, en tentant de retirer de la paille, qui bloquait la machine à battre le grain, qu’il avait prêté à un voisin, sa chemise se prit dans l’engrenage. En une fraction de seconde, son bras fut arraché !

Carte mortuaire de Joseph Désiré Marcoux.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002, S7, P00189-08.

Il décéda au bout de son sang, plusieurs heures plus tard, à la maison des Lapierre. Ses dernières paroles furent pour son instrument de musique.

Signe de respect, le corps de Joseph Désiré Marcoux fut inhumé sous l’église de Saint-Prime.
Une plaque fut installée, au-dessus de l’endroit où son corps reposait.

Joseph Désiré Marcoux laissa huit enfants. Plusieurs de ses enfants et petits-enfants firent carrière dans la musique.

En 1957, l’une de ses filles, Albertine, lui consacra une biographie de plus de 400 pages.
Source: Photographie de la couverture, Christian Tremblay.

Louis Simard, dit l’aveugle (1850-1918)

Louis l’aveugle, comme on l’appelait, est un véritable personnage légendaire de Charlevoix et de notre région. Son métier? Quêteux et musicien!

Conteur, musicien, troubadour et chanteur de complaintes, il devint, avec le temps, une attraction attendue partout, là où il passait.

À chaque année au printemps, lorsque les petites routes et sentiers devenaient praticables, il quittait la région de Charlevoix pour remonter le Saguenay, s’arrêtant partout pour faire valoir ses talents.

Natif de L’Ile-aux-Coudres, il est semi-aveugle de naissance. À 40 ans, à la suite de l’application d’une pommade, faite à base de bourgeons de peupliers, il perd la vue complètement.

Ce n’est qu’à ce moment qu’il découvrit sa nouvelle vocation: parcourir Charlevoix, le Saguenay et parfois même le sud du Lac-St-Jean, en faisant la quête.

Tirant, seul, une charrette, il passait dans tous les villages, où il était accueilli en héros!
Il avait même fabriqué, de ses mains, plusieurs de ses instruments de musique.

Louis Simard, dit l’aveugle, dans sa charrette qu’il déplaçait seul, de Charlevoix au Lac-St-Jean.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002, P01128-02.

Son trajet est toujours le même. Il passe par Saint-Irénée, où il s’est fait baptiser et va à la confesse. Ensuite il se rend jusqu’à Chicoutimi, puis parfois jusqu’au Lac-St-Jean.

En chemin, il arrête plus longtemps à Pointe-au-Pic, où les touristes Anglais sont très généreux.

Il passe beaucoup de temps dans les fêtes de village à distraire les gens. Selon des témoignages, il savait reconnaître les belles filles d’un village, malgré sa cécité et il ne se gênait pas pour leur pincer amicalement une fesse.

Tout le monde aimait ce joyeux luron et chaque visite annuelle était un événement. Souvent, à son arrivée, les enfants des villages l’entouraient et lui demandaient de jouer de ses instruments sans tarder.

Un enregistrement rarissime et pittoresque

En 1916, Louis l’aveugle rencontre Marius Barbeau, folkloriste. Celui-ci décide d’enregistrer Louis l’aveugle sur des cylindres de cire Edison. Ce matériel est aujourd’hui déposé au Musée Canadien de l’histoire.

Évidemment, nous sommes loin de la qualité du numérique! Nous parlons ici de cylindres de cire. Toutefois, cet enregistrement unique mérite une place de choix dans le folklore Québécois.

La chanson s’intitule D’où reviens-tu, méchant ivrogne?. Amusante et naïve, elle raconte l’histoire d’une chicane de couple, entre une femme et son mari qui, de toute évidence, bois trop et est rarement à la maison.

La femme reproche, entre autres, à son mari de la laisser mourir de faim et d’avoir donné ses anneaux de mariage en gage à la fille du cabaret!

Les paroles:

D’où reviens-tu, méchant ivrogne?
Dans ta maison, y’a pas de pain!
Tu m’y laisse dans l’esclavage,
Tu m’y laisse mourir de faim!

Refrain:
Et puis après, tu viendras dire,
Tralala tralala…
Et puis après, tu viendras dire,
Tralala tralala…

Mes anneaux d’or, du mariage,
Pauvre coquin, qu’en as-tu fait?
Les as-tu pas livrés en gage,
À la fille du cabaret?

Refrain.

(Suite de la chanson non enregistrée:)

Ma pauvre femme si tu continues,
À me disputer de la façon,
Je te barrai mes culottes!
Et moi je prendrai ton “illisible”.

Refrain.

Pour écouter un extrait de cette merveilleuse pièce d’anthologie:
https://www.museedelhistoire.ca/cmc/exhibitions/tresors/barbeau/elem/av/mn157tp0024e.mp3

Carte mortuaire de Louis Simard, décédé en 1918, des suites de la grippe espagnole.
Source: Société historique du Saguenay, SHS-P002, P01128-03.

Égide Bergeron (1937- ), Normandin

M. Égide Bergeron est un exemple parfait de musicien qui, dans un relatif anonymat, savait animer une soirée d’antan, grâce à son instrument, l’accordéon!

M. Égide Bergeron, et son fidèle compagnon, son accordéon!
Source: Courtoisie M. Guy Bergeron

Longtemps dans le secteur de Normandin, il aimait déjà, à l’âge de quinze ans, faire danser sa famille.

M. Bergeron, toujours en vie et en pleine forme, a aujourd’hui 81 ans.

Outre son instrument, sa passion de jeunesse; les animaux!

Égide Bergeron, accompagné par son père Herménégilde, également musicien.
Source: Courtoisie M. Guy Bergeron

Selon les propos de son frère, Guy Bergeron, Égide Bergeron avait une grande facilitée à dompter les animaux de ferme et il l’a fait à plusieurs reprises. Une canne, un cheval, un mouton avec lequel il jouait et même une truie qui lui obéissait!

Quelques années plus tôt, cette fois, avec sa mère!
Source: Courtoisie M. Guy Bergeron.

Il se maria à Bernadette Lepage, a eu un garçon et il est grand-père de trois petits-enfants.

La famille Robitaille, Alma, Saint-Gédéon, Roberval

Est-ce que le granite et la musique peuvent faire un bon mariage? Absolument!
En 1920, Eugène Robitaille et sa femme, Victoria Doré, s’établissent à Roberval. Ils ont déjà six enfants.

Après avoir exploité une scierie, il comprend tout le potentiel de l’exploitation du magnifique granite noir de la région. Il fonde alors La Compagnie du Granite Noir du Lac-St-Jean, à Roberval, puis à Saint-Gédéon.

La première usine de la famille Robitaille à Saint-Gédéon. Elle est détruite par le feu le 9 décembre 1947.
Source: Société historique du Lac-St-Jean, revue Le Bâtisseur, coll. Christine Robitaille.

Si, au départ, l’entreprise produit surtout des pierres tombales, elle se diversifie très rapidement, vers d’autres projets beaucoup plus ambitieux. Elle a des clients en Chine, Grèce, Italie, Japon et aux États-Unis.

Pour ne citer que ceux-là, on doit à cette entreprise les façades de l’Hôtel-Dieu de Québec, l’École de Commerce de Québec, la Maison des Sœurs de la Charité, le magasin Gagnon et Frères de Roberval, le Manège Militaire de Québec, le Queen Élisabeth de Montréal, le tombeau du Frère André et même l’édifice de Bell téléphone de New-York, qui compte 110 étages!

Sur un plan historique, notons également la sculpture du monument Hébert, en mémoire du curé fondateur d’Hébertville.

Et la musique dans tout cela?

Si Eugène Robitaille a su transmettre son talent de bâtisseur à sa descendance, le talent musical de cette famille provient, lui, de sa femme Victoria.

On ne compte plus les musiciens dans cette famille! Pendant un temps, dans les années 70, les descendants du couple Robitaille/Doré monopolisaient la musique dans tout le secteur d’Alma.

L’un des nombreux groupes des frères Robitaille, le groupe Rosanne. Sur la photographie, Napoléon au Banjo, Jos à l’accordéon, Wilfrid au violon, et Arthur à la guitare.
Source: Société historique du Lac-St-Jean, revue Le Bâtisseur, coll. Christine Robitaille.

Pratiquement chaque membre de la famille faisait partie d’un, ou plusieurs groupes!

Des exemples de ces groupes formés, en tout ou en partie, de Robitaille, et qui ont fait danser le Lac-Saint-Jean à cette époque, il y en a à la tonne: Rosanne, Les Rockets, Les maîtres du rythme, Les Redkings, Les Authentiques, le Trio Casa, Jaquiro, le Quatuor Myriade, Formule IV, Les Galanti, Les Nomades, Génération II, et d’autres encore!

Plusieurs autres de ses descendants ont également fait carrière dans des orchestres, ou autres groupes.

La musique du peuple, de 1850 à 1980

Malgré les difficultés de tous les jours, rire, s’amuser, danser et jouer de la musique faisaient partie de notre quotidien.

Plusieurs de nos familles ont eu ce genre de personnage musical. Souvent, l’important n’était pas tant la qualité de l’exécution que la fête que cela provoquait, dans les fêtes de familles, de villages, ou les clubs.

Animés par le simple plaisir de la chose, ils apportaient avec eux ce qui, à une certaine époque, était interdit. Car il faut le dire, un plaisir coupable est toujours plus agréable!

Combien d’autres…

Il y en a trop pour pouvoir tous les énumérer. Comme par exemple, Achille Moreau (1840-1926), l’un des premiers arrivants de Mistassini, qui était violoniste. Lui aussi laissa une descendance de musiciens et de chanteurs, comme par exemple George Coulombe, ténor. (1)

Ovide Moreau (fils d’Achille Moreau), Thomas-Louis, Joseph, Anna Imbeault et Victor Moreau, 1904.
Source : Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, P336 Fonds Gaston Coulombe

Également, dans le secteur Normandin, M. Adrien Tremblay, qui jouait de la musique à bouche. Tellement, qu’à la fin des soirées, ses lèvres saignaient!

Pour terminer, l’une de mes photographies préférées, concernant la musique de nos familles d’antan. Ça se passe à Chambord, dans les années 1940 lors d’une fête familiale. Les couples dansent, et au milieu, le violoniste Henri-Cyrille Boily.

Cette photographie représente à merveille l’esprit festif et la joie qu’il était possible d’avoir chez nous!

De gauche à droite: Jeanne de Launière, Ovide Cloutier, Rita Cloutier, Charles -Eugène Cloutier son épouse, Alphonse de Launière, Léonard de Launière, Gabrielle de Launière, Blanche de Launière, Antoine Boivin, le joueur de violon Henri-Cyrille Boily. La plupart des personnes sont de Chambord.
Source: Courtoisie M. Michel Tremblay

Vous aviez des musiciens qui animaient vos fêtes de famille? N’hésitez pas à nous raconter vos souvenirs!

Note 1: Frédérique Fradet. Dolbeau-Mistassini dans tous ses sens, répertoire des odonymes, Dolbeau-Mistassini, Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, 2017, p. 135.

Christian Tremblay, chroniqueur historique, administrateur de la page Facebook Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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