Le Grand feu de 1870 (première partie) : La colère de Dieu?

Dans deux ans, la région vivra le 150e anniversaire de l’un des plus grands drames de son histoire. Avec les inondations de la période 1926-1928, il fait partie de ces événements incontournables qui marquent, encore aujourd’hui, notre mémoire collective.

Par: Christian Tremblay

Son empreinte indélébile fait partie de tous nos livres d’histoire. Il y a un avant et un après. Je vous propose donc un grand dossier concernant cet incendie, dont plusieurs en ignorent encore les conséquences et les pertes.

Comme vous vous en doutez, une seule chronique ne sera pas assez pour prendre le temps de bien faire et dire les choses. Une seconde partie vous sera donc présentée, dès la semaine prochaine. À ce moment, nous serons au cœur même de ces journées fatidiques.

La vie dans la région en 1870

Que savons-nous au juste du quotidien de ces premiers colons? Certes, nous pourrions dire que nous en savons beaucoup, grâce à toute la documentation amassée depuis ce temps. Il y en a des tonnes, c’est vrai.

Imaginez un monde sans chemins, ou presque, sans électricité, téléphone, train, eau courante, radio, et j’en passe, et des meilleures.

Votre petite maison, faite de troncs d’arbres, ne compte qu’une seule pièce, avec un petit rideau pour l’intimité de vous et votre conjoint. Il y a cinq, huit, dix enfants qui dorment un peu partout, autour du poêle central.

Votre seul souci dans la vie est de nourrir les enfants et défricher votre petit coin de forêt.

Pouvez-vous seulement imaginer la quantité de nourriture que peuvent manger dix ou douze personnes, en une seule journée? Et ça sera la même chose le lendemain et le surlendemain…

Telle était la vie d’une majorité de nos familles fondatrices, en 1870. L’expression misère noire serait tout à fait appropriée pour décrire la situation.

Et pourtant, ces premières familles avaient un but, un idéal: bâtir, prospérer et créer, de leurs mains, un monde qu’ils légueraient aux générations suivantes: Nous!

 

Défrichage

En 1870, au Lac-St-Jean, une majorité de la population rurale en est encore à l’étape du défrichage de leur lopin de terre.

Partir d’une forêt, pour en faire une terre cultivable n’est pas simple, surtout avec les moyens techniques de l’époque et la pauvreté ambiante.

Généralement, la première étape est de choisir le lieu où sera sa maison, y couper les arbres et construire son logis avec ceux-ci.

Puis, débute le long travail de défrichage de la terre elle-même. Arbre par arbre, on doit défricher, couper, dessoucher.

L’activité de dessouchage, exigeante, forçait les colons à procéder à des brûlages. Brûlages qui furent à l’origine du Grand feu de 1870.
Source: Société Patrimoine et histoire des seigneuries de Lotbinière.

 

Brûlage

Nécessairement, cette activité crée une grande quantité de résidus inutilisables. En 1870, le moyen le plus pratique et économique de se débarrasser de tous ces tas de branches, souches, et autres, c’est le brûlage.

La première priorité pour les familles était de cultiver pour manger. Première maison des premiers colons de Villa Roy, Péribonka.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P03084-2

 

Le point de départ du Grand feu

Si le Grand feu eut lieu le 19 mai 1870, il faut remonter quelques jours auparavant pour en comprendre le contexte. Les 16, 17 et 18 mai, la région était sous le coup d’une canicule. Les colons, avec prudence, évitaient de procéder au brûlage, les jours où le vent était trop fort.

Dans les heures précédentes, une pluie tomba enfin, rassurant les colons qui reprirent les feux d’abatis un peu partout.

À la Rivière-à-l ‘Ours, près de Saint-Félicien, la famille Savard fait comme plusieurs autres familles. Soudain, une bourrasque de vent, venant de l’ouest, rend leur feu incontrôlable très rapidement. En quelques instants, le feu gagne la forêt…

Il ne s’agit pas ici de pointer du doigt cette famille en particulier, puisqu’elle ne faisait que ce que bien d’autres familles étaient en train de faire au même moment, avec les mêmes précautions d’usage à cette époque.

Si cela se trouve, tous les autres feux d’abatis autour et sur le chemin du Grand feu, ont eux aussi alimenté le monstre.

 

Sur son chemin

Le Grand feu courut de Saint-Félicien à Chicoutimi, sur une distance de 120 km! Si, entre les deux, plusieurs petits villages existaient déjà, ce vaste territoire était aussi parsemé de centaines de petites maisons isolées, ou d’embryons de villages, qui n’étaient pas encore constitués officiellement.

À titre d’exemple, le village de Saint-Prime fût créé en 1871. Il est donc à dire que ce territoire était tout près du nombre minimal de colons exigés, pour pouvoir se constituer en village, soit 300 habitants.

La moitié du territoire fut réduit en cendre.
Source: Courtoisie.

Cette carte montre bien l’étendue du désastre. Il ne fallut qu’environ sept heures, à l’élément destructeur, pour couvrir cette distance. Ce qui, en divisant par le nombre de kilomètres parcourus, frôle les 20 km/h.

L’incendie détruisit 3 800 kilomètres carrés!

La comparaison, si souvent utilisée, que le feu allait à la vitesse d’un cheval au galop, n’est donc absolument pas une exagération des faits.

À cette vitesse, un colon ayant une terre de 500 mètres de largeur, se faisait raser, de bout en bout, en 90 petites secondes ! Aussi bien dire que nos familles fondatrices n’ont eu aucune chance de réagir.

Selon des témoignages de l’époque, la terre tremblait, tellement le vrombissement du feu, pulvérisant la forêt en quelques secondes, était intense. Pour reprendre une expression de l’auteur Rossel Vien, on avait l’impression que le feu tombait du ciel.

Pour plusieurs colons, c’était la fin des temps qui était à nos portes.

Le bilan

Au niveau du territoire, c’est désastreux. 50% de la région est en cendre. Les chiffres varient selon les sources, mais en gros, pour le Lac-St-Jean, ça ressemble à ceci, selon les différents rapports qu’il a été possible d’obtenir des témoignages:

Saint-Félicien, Mashteuiatsh, Roberval:
Maisons brûlées: 89
Conservées: 47

Chambord:
Maisons brûlées: 61
Conservées: 7

Héberville:
Maisons brûlées: 49
Conservées: 200

St. Jérôme:
Maisons brûlées: 120
Conservées: 20

Total:
Maisons brûlées: 319
Conservées: 274

Pour le Saguenay, le bilan est guère mieux. Jonquière, 45 maisons détruites, Sainte-Anne et Saint-Fulgence, 47, Chicoutimi, 49, Bagotville, 72, Le village de Laterrière lui, est littéralement rasé.

Tout y passa, ou presque: maisons, églises, écoles, quatre moulins, 44 ponts, et nous pourrions continuer ainsi longtemps…

Le Bétail
Du côté du bétail, impossible de faire le décompte, mais une grande partie du cheptel brûla vif, souvent prisonnier des étables, ou des enclos. Pour plusieurs de ces animaux, même libres, ils n’auraient pas eu le temps de fuir. Et de toute façon, où aller?

 

Les familles

Ce sont 700 familles qui perdent tout, soit plus de 6 000 personnes touchées de plein fouet. 30% de la population de la région.

Si plusieurs documents parlent de cinq décès, après révision, le bilan est en fait de sept morts, dont cinq à Chambord. Bien que ces sept décès représentent un drame, c’est une véritable chance qu’il n’y en ai pas eu davantage. Quant aux blessés, il y en a des centaines.

Les pertes monétaires

Bien sûr, elles sont énormes ! Un demi-million de dollars de dommage matériel, de toutes sortes. Toute comparaison étant boiteuse, cela équivaudrait à 12 milliards de dollars d’aujourd’hui.

Combien pour les inondations qui dévastèrent le Saguenay en 1996? Un milliard de dollars.

Fort heureusement, les appels à l’aide des colons furent entendus de partout. C’est environ 125 000 $ qui fut amassé en argent et en biens de premiers secours.

Aussi, et peut-être le plus important, une vague de générosité déferla sur les colons sinistrés, de la part de ceux qui avaient été épargnés. Ces gens, déjà dans l’indigence pour beaucoup, donnaient ce qu’ils pouvaient, et très souvent plus. La privation était collective.

 

Dans le contexte du catholicisme à tout crin

Nous pouvons nous en douter, certains intégristes de la religion catholique virent, dans cet événement, un avertissement de Dieu.

Moralisateurs et condescendants envers nos fondateurs, ils écrivaient, sans gêne aucune, que les colons étaient, et je cite le journal Gazette des campagnes, «Nous sommes devenus égoïstes, orgueilleux, lâches pour le bien; nous ne recherchons plus guère que le bien-être et les jouissances de la vie; les intérêts matériels seuls nous touchent».

Plusieurs virent, derrière le drame, la colère de Dieu, punissant ainsi les colons pour leur course aux biens matériels.
Source: Pixabay

D’autres accusèrent directement les colons qui, selon eux, détruisaient la terre.

Il y a fort à parier que ces gens, 1870 ou pas, étaient bien installés, loin des régions de colonisation et surtout de la réalité de la vie au Lac-St-Jean. Tout s’écrit bien, les deux pieds sur un pouf.

 

Un changement important pour la région

Nous ne saurons jamais ce qu’aurait été notre région sans ce drame. Malgré l’épreuve, et en excluant, quelques instants, l’aspect humain, force est de constater, qu’à longs termes, le Grand feu a aussi eu des effets positifs.

La première conséquence étant une accélération fulgurante du travail de défrichage, libérant ainsi des milliers d’hectares de terre arable.

Puis, évidemment, les bleuets. Devenu symbole de la région, ce petit fruit a su prospérer à la hauteur que nous lui connaissons aujourd’hui!

Ironiquement, cette photographie fût prise au début des années 1900, à la Rivière-à-l ’Ours, endroit où débuta le grand feu. On y voit un groupe de cueilleurs de bleuets, qui profitent des avantages laissés par le drame.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P09772-1

De plus, pendant longtemps, cette terre fertilisée naturellement par l’incendie, permit des récoltes suffisantes à toute une population qui, elle, grandissait à vitesse grand V.

Peut-être fallait-il passer par là, qui sait?

Vous l’aurez remarqué, la chronique de cette semaine se voulait surtout descriptive des faits, avec statistiques et chiffres. C’était volontaire.

La seconde partie fera totalement place aux humains. Heure par heure, nous revivrons l’événement. Avec témoignages et anecdotes.

S’il était important de placer les choses dans leur contexte propre, nous serons libérés de tous ces chiffres dans la prochaine édition, afin de mieux mesurer ce que nos bâtisseurs ont dû traverser…

Christian Tremblay, chroniqueur historique, administrateur de la page Facebook Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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