Lac-Saint-Jean: Pour en finir avec notre consanguinité!

Il est assez exaspérant pour les Jeannois de devoir faire face à cette impression de consanguinité, chez nos ancêtres. Nous manquons parfois d’arguments, puisque les apparences jouent contre nous. Souvent lancées, autour d’une table entre amis, des déclarations du genre «On sait bien, vous au Lac vous avez tous mariés vos frères ou vos sœurs!», n’aident en rien.

Par: Christian TremblayLes mariages consanguins ont existé dans la région, mais pas plus, et souvent moins qu’ailleurs au Québec.
Source: Pixabay

Si vous osez répliquer, on vous sort invariablement la théorie de l’effet fondateur, qui, selon eux, expliquerait le fait que la région héberge plusieurs maladies rares.

Les sorties régulières de l’historien Gérard Bouchard à ce sujet n’y font rien. Il a d’ailleurs récidivé, cet hiver.

Des façons différentes d’aborder la chose

En fait, deux des historiens les plus émérites de la région, ce même Gérard Bouchard et l’historienne, Russel Aurore Bouchard, ne voient pas la chose de la même façon.

Si le premier a une vision très documents officiels, en basant ses recherches surtout sur les registres paroissiaux, Mme Bouchard, elle, questionne la définition même de la consanguinité.

Gérard Bouchard, une vision statistique.
Source: Wikipédia

En effet, qu’est-ce que la consanguinité au juste et sous le jugement de quel aspect faut-elle la définir? Si, pour l’Église, être consanguin avec une personne dépend de certains critères tranchants, ce n’est pas le cas pour les sciences génétiques, ou anthropologiques.

Comme nous le voyons, les pourtours mêmes de la consanguinité ne sont pas aussi évidents que l’on serait porté à la croire, dépendant de quelles sciences, ou cultes nous écoutons le discours.

Ainsi, Russel Aurore Bouchard prône plutôt pour la spécificité génétique de type insulaire. Nous serions l’équivalent d’une île et développerions tranquillement notre propre spécificité génétique, face aux autres.

Russel Aurore Bouchard, une vision sociale.
Source: Wikipédia

Si les historiens n’ont pas le même angle d’attaque, le résultat est le même: l’effet fondateur n’a pas créé de maladies spécifiques à la région, mais joué un rôle dans la diffusion et tout ceci n’a absolument rien à voir avec la consanguinité.

L’effet fondateur

En gros, l’effet fondateur est une théorie qui veut que l’homogénéité d’une population l’affaiblisse, créant ainsi des tares génétiques, qui se transmettent de génération en génération.

Le Lac-Saint-Jean a eu, comme base fondatrice, un nombre restreint de familles différentes, nous nous serions mariés entre parents, par manque de choix. Et nous voilà avec ces maladies rares, ou pire, pour prendre une image, un bras dans le front.

L’isolement de plusieurs villages de la région favorisait une plus grande homogénéité de la population, mais ceci n’est pas en lien avec la consanguinité.
Source: Courtoisie Yannick Gagnon, photographe

 

Les faits statistiques semblent contre nous

Même en creusant dans les données statistiques, on pourrait y croire, à cet effet fondateur, créateur de maladies.

  • Le nombre total de patronymes (nom de famille) au Lac-Saint-Jean, en 2001, était de 2 521, dont 34% étaient portés par une seule personne. À titre comparatif, l’Abitibi-Témiscamingue, qui a sensiblement le même nombre d’habitants, en compte plus de 3 600.
  • L’indice d’isonymie représente la probabilité que deux personnes, choisies au hasard, portent le même patronyme. Plus l’indice est élevé, plus la population est homogène, augmentant ainsi les chances de parents proches, entre ces personnes.

À ce niveau le Saguenay-Lac-Saint-Jean trône en première position, très loin devant le Bas-Saint-Laurent, où les chances de rencontrer une personne du même nom, au hasard, sont presque deux fois moindre, suivi par la Gaspésie et Chaudières-Appalaches, où la probabilité est quatre fois plus basse…

  • La ville la plus homogène de la région? Alma et les environs, qui a un taux d’homogénéité deux fois plus élevé que le reste du Lac-Saint-Jean.
  • Ici, les dix noms de familles les plus répandus, représentent 30% de la population, comparativement à 8%, pour l’Abitibi et la Mauricie.
  • Entre 1842 et 1981, dans la région, le taux des mariages, considérés comme consanguins par l’Église, a été de 3,9%. Toutefois, ce taux est une moyenne sur 140 ans. Si nous isolons les époques, les taux varient beaucoup. Ainsi, entre 1882 et 1911, 11% des mariages étaient consanguins, selon les normes de l’Église.

Voilà des statistiques qui pourraient laisser croire à une consanguinité élevée.

 

Difficile de contester alors? Pas tant que cela

Partons de la base du Québec. S’il est vrai que le Lac-Saint-Jean compte peu de patronymes différents, le Québec lui, a été colonisé par une multitude des gens, de toutes les régions de la France, n’ayant aucuns liens génétiques entre eux.

À cela, il faut ajouter les amérindiens, qui étaient déjà sur place et qui se sont mélangés génétiquement, en grand nombre, à ces premiers arrivants.

En résumé ce n’est pas huit ou dix familles qui sont arrivés ici, en se multipliant entre eux, bien au contraire!

 

L’Église, gardienne de la génétique

Au Lac-Saint-Jean, comme ailleurs, l’Église veillait au grain côté génétique. Bien sûr, leurs motivations ne s’appuyaient pas sur une base scientifique. Sauf qu’à la fin, ça revient au même: les unions entre parents trop proches étaient interdites jusqu’à la quatrième génération.

Vous ne pouviez donc pas marier votre sœur, cousine ou cousin germain, sauf si, exceptionnellement, le mariage faisait l’objet d’une dérogation.

Un mariage traditionnel dans la région, en 1907. Les familles Fortin, Paradis et Bouchard, de Roberval. Les mariés, Amarylise Paradis et Arthur Dion. Ce mariage, comme presque tous les mariages de l’époque, n’était en rien consanguin.
Source: Courtoisie Élaine Houde

De 1842 à 1921, les cas de mariages consanguins dans notre région étaient moins fréquents en pourcentage que, par exemple, la région de Québec.

Je vais taire leurs noms, par respect pour les familles, mais parfois il arrivait même que l’Église annule un mariage, parce que les époux avaient caché cette parenté trop proche.

C’est arrivé à Roberval au début des années 1880. Toutefois, si les époux concernés réussissaient à prouver qu’ils l’ignoraient et qu’ils étaient de bonne foi, l’Évêché pouvait permettre une dérogation.

Une bonne part de ces mariages consanguins l’étaient donc par accident, les époux ne connaissant pas leur ascendance exacte.

Ceci peut paraître étrange aujourd’hui, mais il arrivait souvent qu’une personne ne connaissait même pas son année de naissance, donc…

 

Alors, d’où viennent toutes ces maladies à prévalence plus élevées dans la région?

Ce n’était absolument pas un cas d’affaiblissement des gènes, causé par la consanguinité, mais de transmission d’un gène défectueux, déjà existant avant la colonisation, à l’intérieur d’une population restreinte.

 

Le cas Louis Gagné et Marie Michel

Un cas bien documenté est celui du couple Louis Gagné et Marie Michel. Parti de France avec une tare génétique dont lui-même ignorait l’existence, Gagné arrive au Québec, dans les années 1640 et s’y ‘installe.

Dans les années 1660, la Nouvelle-France ne compte encore que 6 500 âmes. La prévalence (nombre de cas sur, par exemple, 1 000 personnes) de la tare génétique de la famille Gagné est donc très élevée.

Plaque de Louis Gagné et Marie Michel/Pierre Gagné et Marguerite Rosée. Sainte-Anne-de-Beaupré.
Source: Marie-Claude Côté 2003, © Ministère de la Culture et des Communications

Quelques générations plus tard, l’un des descendants de cette famille arrive dans la région, se marie et a des enfants. Le gène défectueux suit toujours. Sauf que la population est si faible que la prévalence reste toujours aussi haute.

Résultat, la région se retrouve avec une prévalence, de ce gène défectueux, beaucoup plus élevée que partout ailleurs.

Pourtant, aucun des membres de cette famille n’a eu d’union avec un parent proche. Rien à voir avec le fait que nous marions nos cousines.

 

La diffusion des maladies ne passe pas par la consanguinité

L’inverse est aussi vrai. Pour certaines maladies, notre taux de prévalence est beaucoup moins élevé qu’ailleurs, car personne ne le portait lors de la grande colonisation.

Les cas de mariages entre parents proches existaient dans nos familles. Sauf qu’ils ne sont pas plus fréquents, et souvent moins qu’ailleurs.

Vous aurez donc, à partir de maintenant, les arguments nécessaires pour répliquer à ces gens, qui s’amusent à nous traiter de consanguins, le tout basé sur des faussetés.

 

Remplacer un préjuger par un autre

Un peu de positivisme maintenant. Si, lors d’un repas entre amis, vous recevez cette remarque déplaisante, je vous suggère ceci comme réplique:

Non seulement, nous ne sommes pas consanguins, mais en plus, nous, nous avons hérité du gène de la beauté. Comment? Au début de la Nouvelle-France, la population était surtout composée de jeunes hommes. Le roi Français dût réagir, en envoyant des bateaux pleins de jeunes femmes à marier, les filles du Roy. Ces bateaux faisaient des arrêts, tout d’abord dans la région de Tadoussac et de Québec, d’où proviennent une majorité des premiers colonisateurs de notre région.

L’arrivée des Filles du Roi, en 1667, dans le but de marier des colons canadiens. Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France et Mgr François de Montmorency-Laval, évêque de Québec, les attendent.
Source: Bibliothèque et archives Canada

Les jeunes hommes, quelles jeunes femmes prenaient-ils en premier, croyez-vous? Cela n’est rien contre les dernières arrivées à Montréal, mais…

Statistiques:

  • Livre Pourquoi des maladies héréditaires? Gérard Bouchard et Marc De Braekeleer, éditions du Septentrion.
  • Statistiques Canada.
  • Institut de la statistique du Québec.

Christian Tremblay, chroniqueur historique, administrateur de la page Facebook Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques

Ce texte est une reconstruction de l’original paru dans les journaux de Trium Médias, propriétaire de L’Étoile du Lac, Le Lac-Saint-Jean et le Nouvelles Hebdo. Autorisation de Trium Médias.

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